16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusVera Kotaji
Où il sera question de vilains mensonges, de férocité, et de mauvaise foi crasse, tout en assurant que les différentes races porcines ne sont bien sûr pas personnellement visées en cette affaire, et que nous leur garantissons tout le respect dû à une population qui depuis des siècles fait preuve d\'une sensibilité et d\'un pacifisme à tout crin. Et de cela, nous ne pouvons décidément pas nous enorgueillir. À tout le moins, la compensation à cette tare fatale liée à notre espèce se trouve parfois sur une étagère, d\'où quelques livres nous soufflent un peu de leur sagesse revigorante. Georges Orwell fut homme à y pourvoir.
Orwell est le nom d\'une rivière qui coule en la douce campagne anglaise. L\'écrivain Éric Blair se rebaptise par amour des rivières et de la pêche. Il aime aussi les feux de charbon, l\'éclairage à la bougie, et les bières anglaises. Ce qu\'il tient le plus en horreur, c\'est la politique. Mais pour défendre passionnément les valeurs non politiques, rien de tel que de devenir écrivain politique. Profondément dégoûté par son expérience dans la police impériale birmane; acquis à la cause ouvrière après une sonde dans le pays minier, son appréhension à l\'égard des systèmes oppressifs s\'affermit toujours davantage. En 1936, il a trente-trois ans et une tuberculose. Il décide de partir en Espagne pour participer à la Guerre Civile. Et s\'en explique avec une simplicité désarmante : \"Le fascisme, il faut bien que quelqu\'un l\'arrête\".
Ce drame ensanglanté éclate lorsqu\'en juillet 1936 les généraux franquistes marchent sur Madrid. De récentes élections avaient réuni sous le nom de Front Populaire les partis républicains et les partis de gauche, déterminés à en finir une bonne fois avec une aristocratie féodaliste, un clergé tentaculaire, et une monarchie dictatoriale. Le coup d\'état est empêché par le gouvernement qui, dans le même temps arme les ouvriers regroupés en milices anarchistes et constitue les Brigades Internationales. Franco est quant à lui soutenu par les allemands et les italiens. Orwell met le pied à Barcelone en décembre, muni d\'une recommandation du parti travailliste anglais (Independant Labour Party), qui reconnaît comme parti frère le Parti ouvrier d\'unification marxiste (le P.O.U.M.). À ce moment -Orwell l\'ignore- la véritable phase révolutionnaire anarchiste arrive quasiment à son terme. Il aura malgré tout l\'occasion d\'en ressentir la vague électrisante, absolument inédite pour lui, dans les rues de Barcelone. En dépit de son délabrement, c\'est l\'exaltation dans la ville. Les distinctions sociales semblent évanouies; chacun se donne du \"tu\" et du \"camarade\"; des haut-parleurs hurlent à longueur de journée des chants révolutionnaires; des affiches placardées par les anarchistes colorent tous les murs; les mots liberté, égalité, révolution s\'inscrivent partout en grandes lettres; une foi indestructible en l\'avenir agite une foule en salopettes, exempte tant de bourgeois que de miséreux. Voilà le spectacle qui s\'offre alors à un George Orwell éberlué. Bien qu\'il ne se laisse pas compter par les clichés naïfs, force lui sera de d\'écrire que \"Tout cela était étrange et émouvant\".
Bien vite notre homme se rend sur le front, avec une douzaine d\'adolescents plutôt inexpérimentés, sans autre équipement qu\'une poignée de fusils d\'antiquaire, et encore moins de munitions. Le P.O.U.M était une des plus petites milices à se trouver en première ligne. Elle veillait à ce qu\'aucune hiérarchie militaire ne soit imposée à ses hommes, ni qu\'aucune différence de salaire ne les divise, tous combattant sur un pied d\'égalité. Donc, les voilà en pleine hiver, coincés dans des tranchées remplies d\'excréments et de rats, dans l\'ennui, dans le désordre des balles perdues qui sifflent et des tâtonnements dans le noir... Après 105 jours de ce régime, une permission ramène George Orwell à Barcelone. Ville qui, à sa grande surprise, est redevenue en trois mois tout ce qu\'il y a de plus ordinaire. Il débarque en épouvantail crasseux au milieu de bourgeois ressuscités, de serviteurs au col amidonné, d\'enfants crève-la-faim. Les milices indépendantes ne sont plus de mise. L\'armée populaire officielle et son nouveau cortège hiérarchique entend écarter les anarchistes et leur projet de révolution, à présent indésirable. Staline fournit au gouvernement républicain les armes de la guerre civile, mais surtout pas de la révolution. Les plaisanteries anarchistes portant sur la collectivisation et la suppression de la propriété privée ne font plus rire personne, ni le gouvernement, ni les investisseurs étrangers, ni les classes moyennes. Mais c\'est surtout le communisme stalinien que ces balivernes révolutionnaires ont le don d\'énerver, tout occupé qu\'il est à damer le pion aux allemands et aux italiens. Parce Staline voyait sa part de gâteau très grande.
C\'est ainsi qu\'en Espagne, les brigades internationales et les différentes milices ouvrières, anarchistes, se retrouvent du jour au lendemain ennemies mortelles, sans toujours saisir elles-mêmes l\'enjeu d\'une situation absurde et fratricide. Comme quoi, les antagonismes guerriers s\'inventent en un tour de main. À distance -là réside tout le chic de la politique internationale-, cela fonctionne encore plus sûrement. À Barcelone, George Orwell, qui entre-temps a été grièvement blessé, n\'en finit plus d\'être étonné. La rumeur inouïe circule que le P.O.U.M. oeuvre depuis le début pour le compte des fascistes et qu\'il regroupe en réalité une armée d\'infâmes trotskistes : des traîtres! Voilà une belle mesure de la perversité du mensonge. Quoiqu\'il en soit, l\'amusante information est largement diffusée par la plupart des journaux officiels anglais, qui, après tout, ne font que leur travail. On imagine aisément que l\'ami Orwell en ait conçu quelques aigreurs, sans compter que pour lui il ne faisait plus bon traîner là, et que la plupart de ses amis se voyaient subitement hors-la-loi, fusillés, ou détenus pour une durée indéterminée dans des prisons infectes, sans jugement. Non sans embûches, George Orwell peut quitter le pays in extremis, emportant avec lui sa haine confirmée du communisme et du totalitarisme, et son profond engagement pour un socialisme démocratique.
Bien qu\'Orwell ne soit pas parti combattre en Espagne avec l\'intention d\'écrire un livre à ce sujet, il ne peut s\'empêcher, de retour en Angleterre, de rapporter son expérience sous la forme d\'un récit factuel, édifiant, un Hommage à la Catalogne. Qui après avoir rencontré d\'innombrables barrages éditoriaux, finit par être publié en 1938 par un jeune éditeur, Frederick Warburg, apparemment l\'un des rares à n\'être pas tombé dans \"le pêché d\'à peu près tous les gens de gauche à partir de 33, (qui) avaient voulu être antifascistes sans être antitotalitaristes\".
Si le souhait le plus cher d\'Orwell aura été de faire de l\'essai politique une forme d\'art, qu\'il repose en paix pour l\'éternité, puisqu\'il nous a laissé Animal Farm. Conte animalier, essai, roman, pamphlet, sous quelque angle que l\'on aborde cette \"chose\" littéraire, elle atteint à tous les coups la perfection. Lorsqu\'en 1943 il écrit cette fable fermière, elle lui trottait dans la tête depuis six ans. C\'est en observant un petit garçon de dix ans fouettant un énorme cheval de trait, que George Orwell se mit à considérer la théorie marxiste du point de vue des animaux. Car si l\'animal prenait conscience de sa force, son maître perdrait tout pouvoir sur lui, et ne pourrait plus l\'exploiter, comme les riches le font avec les pauvres. Le début de la Ferme des animaux met effectivement en scène le soulèvement des braves vaches, chevaux, moutons, poules et cochons contre le méchant fermier qui les oppresse, mais ce n\'est pas tant de la révolution prolétarienne qu\'il s\'agit, mais bien de sa trahison. Le mécanisme qui caractérise le dévoiement pernicieux de la révolte s\'y déroule de façon implacable. Rien ne manque au tableau. L\'exorde à la rébellion par Sage l\'ancien, verrat blanc catégorie poids moyen, de surcroît agonisant, judicieuse mixture de Marx et de Lénine; la confiscation immédiate du pouvoir par les cochons, avec en tête un Napoléon/Staline diablement futé et vorace, son acolyte Boule de Neige/Trotsky bientôt en disgrâce; la foule des moutons bêlant sans discontinuer les slogans concoctés pour noyer l\'opposition; le corbeau Moïse, à qui il est permis de fainéanter et de s\'empiffrer en échange de ses sornettes sur le paradis de la Montagne Sucrée; l\'agent de la propagande Brille-Babil, une Pravda sur pattes; et le très attachant Malabar, vieux canasson qui porte tout le prolétariat sur ses épaules et termine, à l\'issue d\'un longue vie de labeur, à l\'équarrissage. Les purges se succèdent, au même rythme que les faits se falsifient. Le langage se pervertit, à mesure que la tyrannie s\'installe. Récit réellement angoissant, dont la transparence fait davantage que raviver la mémoire historique des purges staliniennes, ou rappeler la sinistre expérience vécue par son auteur en Catalogne. C\'est la redoutable et universelle démonstration de ce que le discours politique est par nature capable de changer le noir en blanc. Il est entendu que la problématique liée au communisme n\'émeut plus les foules à l\'heure actuelle, et c\'est bien normal. Mais si George Orwell a prétendu que l\'Histoire s\'était arrêtée en 1936, on serait plutôt tenté de dire qu\'elle ne faisait que commencer.
BIBLIOGRAPHIE
Dans la dèche à Paris et à Londres George Orwell 10/18 3263. Traduit de l\'anglais par Michel Pétris
Une histoire birmane George Orwell Ivréa. Traduit de l\'anglais par Claude Noël
Le quai de Wigan George Orwell 10/18 3250. Traduit de l\'anglais par Michel Pétris
Et vive l\'aspidistra George Orwell 10/18 3146. Traduit de l\'anglais par Yvonne Davet
Hommage à la Catalogue George Orwell Ivréa. Traduit de l\'anglais par Yvonne Davet
Un peu d\'air frais George Orwell 10/18 3148. Traduit de l\'anglais par Richard Prêtre
La ferme des animaux George Orwell Folio Bilingue 38. Traduit de l\'anglais par Jean Quéval
1984 George Orwell Folio 822. Traduit de l\'anglais par Amélie Audiberti
Extrait
Les moutons étaient tout juste de retour que, dans la douceur du soir -alors que les animaux regagnaient les dépendances, le travail fini-, retentit dans la cour un hennissement d\'épouvante. Les animaux tout surpris firent halte. C\'était la voix de Douce. Elle hennit une seconde fois, et tous les animaux se ruèrent dans la cour au grand galop. Alors ils virent ce que Douce avait vu.
Un cochon qui marchait sur ses pattes de derrière.
Et, oui, c\'était Brille-Babil. Un peu gauchement, et peu accoutumé à supporter sa forte corpulence dans cette position, mais tout de même en parfait équilibre, Brille-Babil, déambulant à pas comptés, traversait la cour. Un peu plus tard, une longue file de cochons sortit de la maison, et tous avançaient sur leurs pattes de derrière. Certains s\'en tiraient mieux que d\'autres, et un ou deux, un peu chancelants, se seraient bien trouvés une canne, mais tous réussirent à faire le tour de la cour sans encombre. À la fin ce furent les aboiements formidables des chiens et l\'ardent cocorico du petit coq noir, et l\'on vit avancer Napoléon lui-même, tout redressé et majestueux, jetant de droite et de gauche des regards hautains, les chiens gambadant autour de sa personne.
Il tenait un fouet dans sa patte.