16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusGraziella Federico
«En dehors du chien, le livre est le meilleur ami de l'homme?
En dedans, il y fait trop noir pour lire»
Groucho Marx
Ce printemps, l'éditeur fameux d'une série vedette (le petit Nicolas de Sempé et Goscinny, bien sûr!) mouille sa chemise. Pourtant, ni la pluie, ni la transpiration ne sont responsables de l'humidité de son vêtement. Gallimard et son équipe « jeunesse » se contente (si l'on peut dire) de publier la traduction française d'un ouvrage de Melvin Burgess qui a dû flanquer des cauchemars aux censeurs britanniques.
Ce livre troublant s?intitule en anglais Lady, my life as a bitch, et en français, Lady, ma vie de chienne. Il est l'un des premiers titres d'une nouvelle collection destinée aux adolescents « mûrissants », baptisée Scripto. Les adultes qui le feuilleteront devront se rendre à l'évidence : certains auteurs de littérature pour la jeunesse trempent leur plume dans une encre plus chargée en nitroglycérine, vitriol ou sécrétions organiques que d'autres?
Burgess ne fait pas d'angélisme et le titre seul est déjà provocateur. Comme dans l'impitoyable Junk, Burgess joue sur les mots: «Junk» signifie le bric-à-brac dont on cherche à se débarrasser, et «junkie», le drogué grave. «A bitch» est un chien femelle et une femme dont le commerce n?est pas spécialement recommandable. Quant au thème de l'histoire, il est comme dans le cruel L?esprit du Tigre, celui de la métamorphose, phénomène impressionnant qui justifie à la fois l'allégorie et le fantastique.
L?absence de morale définitive, ou plutôt son adroit escamotage, induit par la dernière courte phrase du roman, rangerait celui-ci au rayon «fantastique», genre littéraire susceptible d'encourager une interprétation moins dramatique et une lecture plus tolérante de cet ouvrage que Burgess considère, quant à lui, comme une «allégorie comique».
Ceci-dit, au début, tout va bien, deux gars et deux filles flânent dans les rues de Manchester. Le soleil brille sur les trottoirs humides. Une des demoiselles, à la fraîcheur insolente, est toute émerveillée par l'attrait d'une aventure sentimentale excitante. Cette donzelle, Sandra, a 17 ans, un narcissisme affirmé, du vocabulaire osé et produit un effet manifeste sur le jeune homme qui lui chatouille la main. Lui non plus n?use davantage de circonlocutions poétiques pour lui exprimer son envie soudaine:«On y va ? Oh, oui!»
Sans hésitation, ils faussent compagnie aux copains à la recherche d'un endroit discret. Plus loin, ils s?enhardissent raisonnablement jusqu?à ce que, inconstance juvénile légendaire, Sandra doute et renonce. «Peut-être qu?on change», pense-t-elle, surprise par tant de sagesse de sa part, le but de l'escapade étant bien sûr de faire «ça».
« Je me suis dégagée de son étreinte et je suis partie en courant. Je riais, je me retournais pour le regarder, et c?est comme ça que j?ai percuté le clodo». Bardaf! C?est ici qu?un incident ridicule entraîne LA catastrophe. Car, manque de pot, le séduisant clochard qui pose sa main sur la hanche de Sandra, pour la calmer, n?est PAS un homme ordinaire. D?abord, il a souri. «Je lui ai rendu son sourire parce que? parce que c?était moi, ça, non?». Puis, elle se dit: «Mais qu?est-ce qu?il fout' De quel droit il me touchait'» Wayne, le garçon éconduit prend fait et cause pour la gamine: «Bas les pattes», et il s?ensuit une algarade pimentée de noms d'oiseaux, au cours de laquelle la cannette de bière du clodo lui échappe et vole dans les airs.
«- Ma bière! il a hurlé au moment où la cannette tombait
- Ma chienne, espèce de bière! il a continué (Ce lapsus est le premier indice qui devrait mettre la puce à l'oreille)
- Désolée! j?ai soufflé »
Le clochard est enragé. Sandra pique un sprint en direction du commissariat proche dont la porte est fermée. Elle crie aux gens de l'aider parce que le clodo la rattrape sans cesse, «mais bizarrement, ils se contentaient de me regarder. Ils n?avaient pas l'air inquiet, juste un peu surpris (?) Pourquoi est-ce que personne ne l'arrêtait' Je n?y comprenais rien. Je me suis retrouvée derrière le snack (?) Je me suis jetée sur les poubelles et j?ai atterri à quatre pattes » (deuxième indice).
- «Espèce de petite chienne! il a hurlé, d'un ton si furieux que ça m?a terrifiée.
- Dégage, connard! j?ai beuglé. Tu me touches, t'es mort. j?ai glapi
- Non, Oh putain, non, je ne voulais pas faire ça, s?il vous plaît! Putain de putain, je ne veux pas que ça recommence! il criait
J?ai bondi et je lui ai mordu la main. Je l'ai mordu!»
Il est tombé, elle détale ventre à terre, en direction de la maison familiale. Là, elle trouve sa mère dans la cuisine. Espérant quelque réconfort après sa détestable mésaventure, elle ne comprend pas que sa maman hurle au chien fou et lui lance une poêle à la tête ni que son jeune frère Adam soit terrorisé par son apparition.
Sandra ne s?est pas encore VUE. Elle court dans sa chambre, saute sur la coiffeuse et, dans le miroir, le chien est juste à côté d'elle. Le corniaud, ce bâtard quelconque, c?est ELLE!
Bloody Hell, tel est donc le pouvoir maléfique de Terry l'alcoolo-clodo: il peut canifier les êtres humains au premier pétage de plombs, situation dont la fréquence est directement proportionnelle au taux de bière dans son sang.
Sandra est sa nouvelle victime. Très vite, elle comprend qu?il faut penser «pattes et crocs». Elle EST ce chien enragé qui doit échapper à la fourrière et la mort. «Un chien fou, ma mère allait appeler la police pour qu?on me pique et elle ne saurait jamais qu?elle avait fait assassiner sa propre fille!». Sandra parvient à filer. Elle court longtemps et trouve refuge dans une cabane abandonnée où elle s?écroule et se laisse aller à s?apitoyer sur son sort: sa mère ne la comprend jamais et ne l'aime pas; son père s?est tiré par sa faute; son petit frère, ce crétin d'Adam, est indiscret ; seule sa s?ur aînée, Julie, partage parfois avec elle d'intéressantes conversations de filles?
Sandra croit toucher le fond quand font irruption, dans son abri, deux autres chiens, par la bonne odeur alléchés :«- C?est donc toi la nouvelle chienne.
- On savait qu?il avait recommencé, a déclaré une autre voix dehors. Il puait la culpabilité. Alors, on t'a cherchée. Regarde! Tu n?es pas toute seule!»
Bien que nul ne sache combien «ils» sont, Fella et Mitch, les deux autres faux chiens connaissent l'invraisemblable histoire de Terry et la content à Sandra : cet individu au destin pathétique a commencé par métamorphoser toute sa famille et ses parents adoptifs. « Dès qu?il fréquente quelqu?un, bing ! Il le métamorphose en chien. C?est vraiment gênant pour établir des contacts durables! » Mais idéal pour finir marginalisé à l'extrême. Fella et Mitch, s?ils s?accordent sur ce récit à dormir debout, ont des points de vue opposés sur leur condition récente de canidés: Fella est satisfait et se laisse aller à ses instincts de clébard inconscient, sans états d'âme tandis que Mitch regrette sa vie de famille normale d'être humain normal. De toute façon, ils n?ont plus le choix; il n?est pas sûr que Terry puisse leur rendre leur apparence primitive? Sandra ne peut, d'emblée, accepter qu?elle restera une chienne pour toujours ; elle tente de rejoindre Terry ; elle a besoin d'un maître et nourrit l'espoir de le séduire, de l'aimer et peut-être ainsi, récupérer sa vie de jeune fille.
En présence l'un de l'autre, Terry reconnaît Sandra, elle lui pardonne et l'accompagne, par moments, avant de réaliser qu?elle ne peut résister à l'appel de la forêt'
Melvin Burgess a bien agité tous les ingrédients de son cocktail Molotov à l'encre d'imprimerie. Et ce livre mérite d'être lu et relu pour multiplier les chances de goûter aux petites explosions décoiffantes, irremplaçables pour contrarier les effets émollients de l'inertie confortable de la fonction de lecteur.
Cet ouvrage, dans sa traduction française, est interdit aux moins de 15 ans (sans doute pour se conformer , un peu, aux exigences de la loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse), mais reste en vente libre dans sa version originale.
Bref, pour lire le récit du fabuleux destin de Sandra Francy quand on a 14 ans _, mieux vaut connaître la langue de Shakespeare (et des Sex Pistols).
Car il s?agit bien d'un destin fabuleux, riche et complexe. LA métamorphose donne l'occasion à Sandra de s?interroger sur les valeurs de l'«humanité». Certes l'attitude de cette demoiselle encore jeune fille n?est pas un modèle d'élégance et d'éducation mais ce qui peut se comprendre comme une punition permet des commentaires lucides sur la lâcheté et la compromission.
Burgess vit lui aussi à Manchester et si ceci est le fruit de son observation attentive et peu complaisante de la vie de la cité, on ne peut que souhaiter, comme Sandra, de s?en tirer à toutes jambes (pattes!)?
Les adultes que Sandra y côtoie sont, soit des manipulateurs pervers comme Terry, des êtres frustrés et aigris comme sa mère ou des lâches déserteurs comme son père. Pourquoi accepter un idéal contraignant quand les perspectives d'avenir se résument à rentrer dans l'une ou l'autre de ces catégories caricaturales. Comme eux, les ados revendiquent leur droit aux plaisirs de l'existence.
«Canifiée», Sandra est une lady, libre de choisir son avenir. Burgess n?idéalise pas naïvement la vie sauvage bien qu?il adoucisse les côtés aliénants de la condition animale.
Il offre aux jeunes, par la voix de Sandra, la possibilité de surprendre les adultes par leur maturité et leur conscience sociale, voire politique?
Qui donc proclamait, il n?y a pas si longtemps : «Il est interdit d'interdire»?
Lady, ma vie de chienne de Melvin Burgess paraît le 23 mai 2002 chez Gallimard Jeunesse.