16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
Plus"Le conte est (...) une flèche soigneusement pointée qui part de l'arc pour aller directement donner dans le mille." Horacio Quiroga.
Ou dans le c?ur...
D?ailleurs, selon le proverbe, "on vise les tigres avec le c?ur et non avec les yeux". Et Rajah, qui nous conte, en langage humain dans Le dévoreur d'hommes, les péripéties de sa douloureuse existence est bel et bien un tigre royal du Bengale, touché par la grâce de son «Maître», quasi a-mou-reux, possédé.
D?emblée ce récit (vrai texte littéraire plutôt qu?histoire distrayante et exotique) s?installe dans la tragédie, aux ingrédients épicés : amour, mort violente, vengeance.
Il se déroule dans la jungle bengalaise, en Inde, pays où les Anglais, ayant découvert là un sport plus risqué que le golf, pratiquaient abusivement la chasse au tigre, à une époque où les jeunes nobles n?hésitaient pas à s?armer d'un fusil pour satisfaire à ce viril passe-temps en forme de rite initiatique. C?est lors d'une de ces chasses périlleuses que les parents de Rajah, le fameux dévoreur d'hommes senior et sa tigresse furent massacrés non sans s?être défendus en éventrant deux téméraires tireurs et presque achevé le jeune Lord Aberdale?
Trois hommes restaient aussi étendus sur le champ de bataille, victime de leur féroce désir d'extermination, et leur mort était le rachat de la forêt blessée dans deux de ses rois (...) il ne restait plus que moi (Rajah), le rejeton impérial (...) Je m?approchai lentement de chacun des cadavres (...), je plantai profondément mes jeunes crocs dans cette chair humaine (...) et déjà affolé par le goût de la chair, je m?approchai du jeune Lord Aberdale. Il gisait, formant avec ma mère un seul bloc de sang et de blessures. Mais quand j?y plantai les dents, son corps tressaillit et j?en restai figé de surprise. Oui, il était encore vivant ! (...) Mon coeur se remplissait encore de la tendresse obscure et fraternelle qui m?avait déjà saisi (...) Il semblait avoir condensé en lui les vertus capitales de l'espèce humaine : sang-froid, intelligence et beauté, surtout beauté. H.Q.
Pas de doute, à l'occasion de ce dramatique événement, le petit tigre, désormais orphelin, a reconnu un « Maître » en la personne de ce jeune garçon en quelque sorte adoré pour son impressionnant courage.
Bien que simple spectateur, impuissant et innocent, de cette tuerie sauvage, Rajah n?échappera pas à la colère des survivants ; il sera vendu au capitaine Kimberley, dompteur sadique et propriétaire du « Cirque asiatique » de Calcutta. Kimberley, en authentique méchant prétentieux n?aura de cesse, durant cinq années, d'humilier Rajah, de le torturer physiquement ou verbalement et susciter ainsi l'impérieux désir de vengeance du fauve devenu adulte.
Lord Aberdale, réapparu soudainement dans la vie du tigre donnera malgré lui (ou serait-ce un acte manqué ?) l'occasion à Rajah d'accomplir cette vengeance... Son orgueil légitimement restauré, Rajah s?abandonnera alors au luxe d'une pacifique retraite auprès du Lord, son « Maître » incontestable...
Le dévoreur d'hommes semble être atypique dans l'?uvre de Quiroga, qui a toujours insisté sur la nécessité de la connaissance vécue de l'univers évoqué dans les contes pour réussir, sous cette forme littéraitre courte mais complète, un texte parfait et adéquat.
Il n?a pas vécu aux Indes et ne peut donc répondre ici d'une expérience personnelle et si Rajah, l'animal mis en scène, est bien le narrateur, il ne dialogue jamais, comme dans d'autres contes (tels Paix ou L?homme assiégé par les tigres) avec l'homme pour justifier telle attitude ou négocier. Le dévoreur d'hommes, écrit en 1911, préfigure en quelque sorte le chef-d'?uvre de Quiroga : Anaconda.
Dans ce conte merveilleux, l'auteur fait s?affronter la primauté d'une société humaine élitaire et importée et la cruauté de l'animal dans son caractère universel (la fameuse loi de la jungle !). Cruauté instinctive toutefois nuancée par l'énigme de la soumission de Rajah à la volonté de ce Lord beau et valeureux. Quoique ! Le terme « Raja » ou « Rajah » désignait dans l'Inde anglaise un grand vassal de la Couronne. Nommer ainsi une fauve redouté n?est-ce pas le prédestiner à cet avenir de « domestique », de trophée, sauf, vengé et heureux certes mais déjà somptueuse carpette à rayures.
Ce conte a sans doute aussi le caractère politique d'une fable : l'arrogance est dénoncée et punie et la noblesse triomphe.
Noblesse des héros servie par les admirables illustrations de François Roca, flamboyantes preuves que le tigre demeure, malgré tout, un impérial symbole de fierté. Jamais celui-ci n?est représenté misérable et déchu, comme pour tempérer la rude âpreté du texte et en sublimer les vertus stylistiques propres au réalisme magique : surnaturel, angoisse, mystère, baroquisme.
François Roca est un illustrateur à l'indéniable talent de peintre, maintes fois récompensé pour son travail, depuis son premier album Solinké du grand fleuve, jusqu?au magnifique Jésus Betz. Il s?avance hardiment sur les traces de N.C. Wyeth, par exemple, et est, aujourd'hui, un des seuls maîtres, dans le domaine de l'illustration des livres pour jeunes, de la représentation réaliste métamorphosée par la peinture. Ici, sa palette, du vert émeraude au rose poudré a su rendre palpable la touffeur de la jungle indienne ; son dessin précis et ses éclairages expressionnistes ont donné aux personnages identité véritable et majesté.
Une ?uvre mémorable à contempler à tout âge, à lire dès 11 ans.
Horacio Quiroga (1878-1937), écrivain uruguayen est considéré comme le précurseur de la littérature fantastique hispano-américaine. Homme à la biographie tragique, semée de morts violentes et de suicides, il a partagé l'existence rustique des pionniers de la forêt des Misiones, au nord de l'Argentine. Son travail publié dans des revues est resté longtemps incompris de ses contemporains, puis loué par Cortazar et jalousé par Borges.
- Le dévoreur d'hommes, Horacio Quiroga et François Roca, Seuil/Métailié
- Solinké du grand fleuve, Anne Jonaz et François Roca, Albin Michel jeunesse
- Jésus Betz, Fred Bernard et François Roca, Albin Michel jeunesse
A lire aussi :
- Contes de la Forêt vierge, Horacio Quiroga et Loustal, Seuil/métailié
- Lettres d'un chasseur, Horacio Quiroga et Loustal, Seuil/métailié