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Un homme terre à terre.

Mise en ligne le 23.10.2002

Vera Kotaji. jan 2001
Le chic de se trouver là au bon moment, H. G. Wells le possédait, c\'est sûr. Naître en 1866 dans un faubourg de Londres, en pleine ère industrielle, ce n\'est évidemment qu\'un début. Mais accèder, à quatorze ans, à une vaste bibliothèque, qui renferme tant Les voyages de Gulliver, en version non expurgée, que la République de Platon, c\'est bien une occasion remarquable, pour l\'héritier d\'un jardinier et d\'une femme de chambre. L\'adolescent Herbert George est promis à un avenir de commis-drapier, ou bien d\'aide-pharmacien. Mais l\'une et l\'autre de ces perspectives lui font à ce point horreur, qu\'il menace ses parents de se suicider. C\'est à ce moment particulièrement tendu que son professeur de latin de pharmacie, un certain Horace Byatt, également directeur du collège local, lui offre un poste d\'étudiant-assistant. Byatt : il faut retenir le nom de cet homme. Car sans son intervention, les martiens n\'auraient jamais vraiment été pris au sérieux; les hommes invisibles auraient cruellement manqué à l\'appel de nos années téléphages; et, personne, à ce jour, ne serait capable d\'expliquer précisémment en quoi consiste un morlock.
L\'année consécutive à ce geste providentiel, une bourse permet au collégien pauvre mais méritoire d\'étudier, excusez du peu, sous la direction de Thomas Henry Huxley, c\'est-à-dire l\'un des plus grands biologistes de son époque, ami proche de Charles Darwin, et, accessoirement, grand-père d\'un petit Aldous, futur devin. Cette année 1886, tout simplement magique pour le jeune Wells, libère et son esprit, et sa plume. D\'emblée généreuse, elle fournit des brassées d\'articles à vocation scientifique, sociale, littéraire, ainsi que de nombreuses nouvelles, en ce temps béni pour prosateurs de tout poils.
Le public anglais acclame son premier roman, que l\'on trouve dans toutes les librairies à partir de 1895 : The Time Machine. C\'est la première fois qu\'une machine à remonter le temps est figurée dans une oeuvre littéraire. Et apparemment, le lectorat s\'estime mûr pour un voyage dans le temps, et avide même, d\'anticiper sur l\'évolution du monde, grâce à l\'outil enivrant de la science. Cette dernière, il est vrai, venait de se faire beaucoup d\'amis en très peu de temps. Dans le domaine de la fiction, Jules Verne avait déjà lancé le coup d\'envoi d\'une série d\'engins de locomotion inouïs, et un rien trafiqués. Mais ces machines géniales avaient beau inviter l\'homme à des tournées inédites aux confins de la terre, de la mer, du ciel, et de l\'espace, cela ne débouchait jamais sur la moindre considération d\'intérêt général du type \"la place de l\'homme dans l\'univers\". H G Wells, lui, y pourvoit plus qu\'à son tour. Le premier de ses \"scientific romances\" donc, nous renseigne sur l\'an 802170, et fournit une extrapolation des théories de Darwin. Car après avoir traversé les siècles en quatrième vitesse dans son élégante machine, le protagoniste, double de Wells, fait la connaissance d\'une civilisation de pâles maigrichons, tout benêts et insouciants, la journée entière à folâtrer mollement, et à croquer des fruits protéiformes. Voilà, se dit-il, sur quoi débouche l\'aisance prolongée et l\'absence de lutte pour la vie : une dégénérescence physique, un assoupissement de l\'intelligence. Bien qu\'avec un soupcon d\'irritation, il se dit \"pourquoi pas?\". Mais la nuit tombée, surgissent les morlocks, dérivés cramoisis de ceux qui furent les laissés pour compte de la société. Progressivement adaptés à la rude vie sous terre où jadis on les relègua, ils se sont progressivement rendus maîtres des freluquets du dessus, dont ils font sans gêne leur quatre heure.
Tout juste remis du succès foudroyant de sa machine à remonter le temps, qui l\'éloignera pour toujours de l\'indigence, Wells faît paraître l\'année suivante un roman fascinant, en dépit de ses relents nauséeux. Le narrateur y échoue cette fois sur l\'Ile du Docteur Moreau. Biologiste réprouvé, le docteur Moreau s\'acharne à concocter des êtres prétendument humains, à partir d\'animaux divers, aux membres découpés, recousus, triturés, greffés, et aux cerveaux remaniés par ses soins. Le but de ces expériences affolantes, nous ne le devinons que trop en ce début d\'ère génétiquement correcte, consiste à s\'assurer le contrôle des qualités et attributs de l\'être vivant. N\'en reste pas moins que ces patchworks hideux ne savent plus où ils en sont, et, après avoir dûment vénéré leur créateur (ce qui donne lieu à une satire très impertinente de la religion catholique), il leur vient plutôt l\'idée de le dépecer sauvagement. Parce qu\'une pulsion irrépréssible les replonge systématiquement à l\'état animal... L\'étrangeté et la force du propos que dégage ce cauchemar moite a suscité plus d\'une adaptation à l\'écran, et celle de 1977, encore plus savoureuse en Version Française, mérite assurément d\'être signalée aux fins amateurs de nanars. L\'inquiétant docteur Moreau, incarné par un Burt Lancaster ruisselant et probablement drogué pour les besoins du tournage, y donne avec emphase une explication fantaisie, mais tout de même intéressante, de ses recherches, tout cela au chevet d\'un homme-ours-cochon ligoté et gémissant : -\"Je vais injecter ce sérum contenant une sorte de distillation d\'un message codé biologique; de nouvelles instructions effacent les instincts naturels, et avec un peu de chirugie et la greffe de différents organes, il prendra la forme de la créature de mon choix.\" -\"Mais, mais pourquoi?\" demande le héros, prêt de défaillir. Et l\'autre, une seringue à la main, de lui répondre : -\"Songez, mon cher, à l\'avantage de contrôler l\'hérédité, d\'éviter les souffrances, les infirmités!\" Il ne faut jamais négliger le subtil témoignage que les pires navets nous apportent au sujet de la condition humaine.
En 1897, un an après cet étrange voyage, Wells crée (encore!) un mythe fondateur : celui de l\'Homme Invisible. Si ses nombreux avatars n\'en ont souvent conservé que le comique visuel ou les possibilités anecdotiques, ce chef-d\'oeuvre wellsien se hisse au rang de conte philosophique, et de satire sociale, oscillant sans cesse entre la bouffonerie et le pessimisme. Griffin, scientifique ambitieux, a trouvé le moyen de rendre invisible la matière vivante. Il en est lui-même la preuve. Mais son fantasme d\'impunité se mue vite en sérieux handicap, surtout au mois de février, à devoir courir tout nu par les rues. D\'un bout à l\'autre du récit, il est traqué par une foule curieuse, lâche, mesquine, suspicieuse, ingérente. Son invisibilité fonctionne pour le lecteur comme un révélateur de la corruption physique et morale du monde ambiant. Chaque élément de la vie urbaine devient une menace pour le fugitif, telle la pollution de l\'air, qui risque à chaque instant de faire apparaître sa silhouette. Et même temps que sa visibilité, Griffin perd son identité, et son humanité (qui ne tient plus qu\'à des vêtements!). Cette solitude atroce, que le \"héros\" ne peut plus briser, le précipite dans la folie meurtrière, et lui vaut finalement d\'être tué par une foule vengeresse. L\'Homme Invisible, malgré sa drôlerie picaresque, dresse un portrait de l\'humanité décidémment peu flatteur.
Et il ne faut pas attendre un an pour qu\'Herbert George Wells livre à la postérité un quatrième roman initiateur, avec The War of the Worlds. C\'est à cette occasion que les habitants de Mars se font connaître auprès d\'un très large public. Pour rappel, la décennie écoulée a garanti à l\'Empire britannique une expansion sans précédent de son territoire, grâce aux colonies. Ainsi donc, les martiens cherchent à s\'emparer de la Terre, et commencent par la dévaster corps et biens. Cela n\'empêche pas le narrateur, bonne nature, de concéder qu\'\"avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire quelles entières et barbares destructions furent accomplies par notre propre race...\" \"Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que nous puissions nous plaindre de ce que les Martiens aient fait la guerre dans ce même esprit'\" C\'est bien entendu la voix de Wells qui résonne en de telles paroles, et c\'est cette même région, le Surrey, qu\'il habite au moment d\'écrire, qui se voit réduite en fumée par le Rayon Ardent des martiens. La civilisation terrienne anéantie en quelques semaines par des mochetés belliqueuses, c\'est très décourageant. Mais c\'est sans compter les microbes qui fourmillent sur terre, et qui ont finalement raison des extra-terrestres, non immunisés. Comme quoi, la sauvagerie impérialiste, alors même qu\'elle fonctionne parfaitement d\'un continent à l\'autre, devra peut-être, si elle vise une autre planète, s\'incliner.
Non content d\'être l\'authentique père du roman de science-fiction, dans ce qu\'il a offert de plus relevant jusqu\'à aujourd\'hui, Wells a tenu à être de toutes les fêtes. En ardent réformateur, il se fait tout au long de sa vie le promoteur d\'un socialisme en plein renouveau. Troquant dès l\'aube du XXe siècle sa plume de romancier, contre celle d\'essayiste prophète et d\'utopiste, il prêche la constitution d\'un État mondial, une idée fixe chez lui. Et comme nul n\'est parfait, il se proclame militariste en 1914, car \"il faut faire la guerre pour tuer la guerre\". En 1920, il se persuade que le gouvernement bolchevique sauvera le monde. Ainsi espère-t-il rapprocher Washington et Moscou, obsédé qu\'il est par l\'unification politique à tout prix. Tout cela amène Wells, avec tout l\'humour incongru qui le caractérise, à interviewer Staline en 1934. Mais l\'homme revient déçu de son voyage chez les soviets, avec un goût bizarre dans la bouche. Est-ce cela qui, en 1937, le fait rédiger pour Hollywood le scénario futuriste du film \"Things to come\" relatant une guerre mondiale, qui éclate en 1940? Lorsqu\'elle éclate réellement, Wells est plus que déçu. Et lorsque lui-même meurt en 1946, je ne pense pas que ce soit de vieillesse, mais de tristesse.

BIBLIOGRAPHIE.
La machine à explorer le temps. L\'île du docteur Moreau, Herbert George Wells, Folio 587.
L\'homme invisible, H.G.Wells, le Livre de Poche 709.
La guerre des mondes, H.G.Wells, Folio 185.
H.G.Wells. Parcours d\'une oeuvre, Joseph Altairac, Encrage.

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