16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusGraziella Federico
« ? Vent de sud force 9. Localement force 10, virant secteur sud-ouest. Mer agitée à très forte. Avis de tempête. Possibilité de rencontrer le Hollandais-Volant' »
Voilà un bulletin météo fantaisiste susceptible d'effrayer plus d'un marin aguéri car le voltigeur Hollandais (autre appellation du bateau maudit, héritée de sa réputation d'extrême rapidité et des « voltigeurs de la mort » frères d'équipage du pillard Klaus Störtebecker, écumeur terroriste de la mer du Nord et de la Baltique à la fin du XIVéme siècle) et LE vaisseau fantôme qui alimente les légendes maritimes depuis plus de trois siècles. Voilier polymorphe, tantôt trois-mâts, barque ou navire monstrueux, bardé de fer dont les « clous de la carène serviraient de pivot à la lune ».
Celui-là même sur lequel embarque par hasard et misère le jeune garçon, d'abord muet puis miraculeusement doué de la bonne parole, protagoniste de la série Les naufragés du Hollandais-Volant du fécond Brian Jacques, auteur au grand savoir-faire. Certes, il semble peu probable que Brian Jacques soit inspiré par le mythe romantique mis en musique par Richard Wagner dans son opéra Le Vaisseau fantôme ou en images par Albert Lewin avec le film Pandora and the Flying Dutchman, ?uvres dans lesquelles est magnifié le caractère rédempteur de l'amour fidèle et éternel d'une femme pour un homme condamné à errer sans repos.
Jacques aurait plus vraisemblablement trouvé le prétexte à cette histoire dans la version donnée par Auguste Jal avec ses Scènes de la vie maritime où Maître Pipi, matelot amateur d'émotions fortes, narre à son auditoire attentif et dans une langue savoureuse comment un capitaine hollandais épuise son équipage au large du Cap de Bonne Espérance, nargue le Père Eternel venu au secours des hommes terrorisés par les vents furieux, blasphème à Sa face, se voit relégué par Lui sur les mers jusqu?au jour du jugement dernier et après ce châtiment peu enviable, envoyé au chaud chez son alter ego Satan lui-même?
Jacques a habilement adapté cette légende terrifiante pour en faire un récit où le juif errant, qui apparaît dans la genèse du mythe, se retrouverait sous les traits d'un jeune garçon paradoxalement guidé par un ange?
? Donc l'histoire débute à Copenhague en 1620, dans un tripot du port où un marchand chinois convainc le capitaine hollandais Vanderdecken d'aller chercher à Valparaiso un petit colis de grosses émeraudes (et c?est déjà mal barré : le vert porte malheur !) pendant que, sur les quais, trois malabars règlent son compte à un jeune orphelin, notre héros muet, en l'envoyant se faire voir dans les flots glacés juste en dessous de l'amarre du bateau de Vanderdecken.
L?amarre larguée et abandonnée par un marin frileux dans le sillage du navire sert au garçon à se hisser sur le pont de ce qui est bel et bien le fameux Hollandais-Volant (« hollandais » sans doute parce que les Anglais, qui ont largement nourri la légende ne prisaient guère la présence des navigateurs bataves sur les eaux du globe).
Découvert inanimé, il est « adopté » par Petros le chef-coq qui en fait son esclave préféré et décide de l'appeler Nabuchodonosor, « Nab » pour faire court.
A Esbjaerg, autre port du Danemark, Nab recueille un labrador noir baptisé Dan, qui deviendra son fidèle ami pour les siècles des siècles.
Pendant les opérations de ravitaillement, Vanderdecken, qui s?énerve pour un rien, laisse tomber de sa poche l ?émeraude donnée en acompte par le chinois pour assurer la bonne issue de son trafic. Petros tente de s?en emparer mais le capitaine écrase la main scélérate et voilà Petros manchot, bien obligé de faire confiance à Nab pour préparer la tambouille de cette bande de rats de quais, racaille cosmopolite censée amener le bateau jusqu?au Chili.
Plus bandits qu?authentiques marins Scraggs l'Anglais, Jamil l'Arabe et Sindh le Birman, après avoir fait avoué à Petros le Grec que celui-ci avait essayé d'attraper un « ?il de dragon » et ainsi découvert (tiens, ils sont malins) le but du voyage, décident de se débarrasser du capitaine et de transformer leur destin en devenant riches à sa place.
Nab semble déjà avoir pour mission de protéger les éventuelles victimes de toute action malveillante. Il intervient lors de la tentative de mutinerie, sauve Vanderdecken et est promu garde du corps de celui qui, de toute façon, est aussi dénué de scrupules que son équipage de pleutres.
Comme il se doit, tout se gâte au large du Cap Horn, les vents soufflent dans le mauvais sens et le bateau est sans cesse repoussé en arrière, à mi-chemin entre la Terre de Feu et les Malouines.
Vanderdecken animé d'une rage furieuse et avec un énergie surnaturelle parvient, après avoir supprimé à coups de mousquet quiconque veut lui faire entendre raison, à réparer tout seul la carcasse flottante, libère à coup de hache les ancres de veille, se ligote à la barre et vogue la galère !
Après une semaine de lutte infructueuse, le Cap Horn n?est toujours pas doublé et Vanderdecken a perdu la raison, il tempête et vocifère plus fort que les éléments déchaînés, insulte le Ciel. Alors Dieu en personne apparaît dans l'orage subit et dit au capitaine : « Mortel, tu n?est qu?un grain de sable dans le vaste océan. Ton avidité, ta cruauté et ton arrogance ont poussé ta langue à s?en prendre à ton Créateur. Dorénavant et à jamais, les cieux détourneront les yeux de ton vaisseau, de toi et de tous ceux qui sont à bord. Tu vogueras sur les eaux du monde pour l'éternité. »
Nab est le témoin silencieux de la métamorphose de l'équipage en fantômes et, pour la deuxième fois en 67 pages, il est brutalement jeté à la mer, avec son chien cette fois, abandonnés tous deux sur un morceau de bois, livrés à la houle mais protégés par l'ange, sauvés par leur innocence, rendus immortels, chargés de veiller sur les pauvres et de vaincre le mal. Ambitieux programme.
Nab sera désormais doué d'éloquence et pourra converser avec son chien par télépathie. Un vrai miracle?
Et un bon prétexte pour une suite d'aventures au fil des siècles.
Page 71, soit au sixième de cet ouvrage, Nab rejoint la terre ferme. Finies les aventures abracadabrantes sur les mers ! Le travail sérieux commence avec le récit intitulé « le berger » , premier épisode de ce qui doit être l'accomplissement de la mission exigée par Dieu en échange de la vie éternelle.
Nab et Dan sont recueillis par Luis, brave berger sud-américain avec qui ils vivent pendant trois ans, jusqu?à la mort de celui-ci lors d'un orage sans doute déclenché par ce maléfique farceur de Vanderdecken.
A la fin du chapitre 10, les deux amis sont avertis par le tintement d'une cloche, signe de l'ange, qu?ils doivent reprendre la route. Au onzième chapitre du livre ? et premier de la partie « le village » -, ils ont changé de noms et faits un incroyable bond dans l'espace et le temps.
Devenus Ben et Ned, ils se retrouvent en Angleterre en 1896, aux portes du petit village de Chapelvale menacé de démolition par un entrepreneur avide qui veut exploiter la carrière de calcaire sur laquelle sont bâties les maisons. Les deux amis aideront fort intelligemment Mrs Winn qui les héberge à trouver certains actes de propriété cachés depuis des siècles, seules preuves que le hameau ne peut être détruit.
Cette péripétie est, sans rire, une véritable lutte contre le temps, ils n?ont que sept jours (mais 356 pages) pour contrer les spéculateurs?
Mission accomplie. Une cloche sonne et les voilà repartis?
Tout cela est bien sûr plein de bons sentiments propres à édifier la jeunesse, avec une morale sans faille, mais la lecture de ce premier tome d'une série qui promet d'être captivante est un saine récréation.
Brian Jacques tire toutes les ficelles avec une époustouflante maîtrise , et ce malgré le fait que le saut de 273 ans entre les pages 96 et 99 laisse le lecteur quelque peu interloqué. L?effet jet-lag dissipé, il entreprend de résoudre les énigmes soumises à sa sagacité avec autant de plaisir et d'astuce que les personnages du roman.
Affaire à suivre pour le grand bonheur des amateurs de miracles.
Les naufragés du Hollandais-Volant ? Brian Jacques ? Mango jeunesse (à partir de 11 ans)
L?opéra romantique Le Vaisseau fantôme de Richard Wagner a été composé en 1831 d'après une légende tirée de « Aus den memorien des Herren von Schnabelewopski » de Heinrich Heine.
Le film Pandora and the Flying Dutchman a été réalisé en 1951 par Albert Lewin, interprété par James Mason et Ava Gardner.
A lire aussi
Le Dit du vieux marin ? Samuel Taylor Coleridge ? José Corti
La Légende des siècles ? Victor Hugo ? diverses éditions de poche
Les Clients du Bon Chien Jaune ? Pierre Mac Orlan ? Gallimard/folio Jeunesse
Le Vaisseau fantôme ? Frederick Marryat ? José Corti