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On n'arrête pas le profit

Mise en ligne le 06.05.2003

Je vois Georges Bernanos muni d'un stéthoscope. De ses mains expertes, il appuie sur les lésions les plus douloureuses. Cela fait diablement mal. Mais ce n'est pas de sa faute, si le malade est à ce point malade. Je vois aussi Bernanos caressant une boule de cristal. Un outil à très longue portée, si l'on considère les dates. Puisque Georges Bernanos est né il y a bien longtemps : 1888 pour être exact, et que le grand malade n'est autre que nous.
Bon d'accord. Bernanos n'était ni médecin ni devin. Et même pas ce que l'on appelle un visionnaire. Son mérite dépassait de loin toute force occulte. C'était, tout simplement, un écrivain armé de bon sens, et de courage. Guidé par eux, il s'exile au Brésil, loin du cher pays de son enfance, ulcéré de bonne heure par la farce macabre qui s'annonce en 1937. En effet, sa Douce France ne tarde pas à signer avec la Grande-Bretagne et l'Allemagne les accords de Munich, consentant de ce fait à jeter la Tchécoslovaquie en pâture au molosse hitlérien, histoire de calmer sa faim. Mais parce que l'on est toujours puni par où l'on a pêché et qu'il n'est guère profitable de faire des affaires avec un tyran survolté, les fameux accords munichois, devenus synonymes en politique de lâcheté et d'hypocrisie, débouchent sur le deuxième carnage du siècle.
Pendant ce temps, dans le sertao brésilien dont il fera pendant huit ans sa patrie de coeur, Bernanos mène ses Écrits de Combats, autant d'articles et de conférences auxquels il sacrifiera les dix dernières années de sa vie de romancier. En tenant compte de l'expérience de la guerre, il recompose le tableau d'une civilisation entière, avec une puissante intelligence des événements. Comme cette façon de révéler la nature si neuve et si particulière d'une guerre totale qui, désormais et quelle qu'en soit l'issue, sonne le glas, pour le monde moderne, de la paix totale. "La guerre totalitaire ne saurait se résoudre que dans une paix totalitaire, et une paix totalitaire ouvrirait l'histoire à une humanité totalitaire, marquerait l'écroulement de la civilisation européenne et la disparition de l'homme européen." Le boniment doucereux n'est pas le genre de l'écrivain. C'est que cet homme est fort tracassé par ces choses bizarres que l'on nomme "conscience individuelle", et "esprit de liberté". Pour aller au plus court, tels sont ses uniques soucis. Qui a le coeur de l'en blâmer, et qui possède l'aplomb de le contredire dès lors qu'il les porte disparus? L'écrivain voit cette liquidation des consciences comme allant de paire avec la naissance de l'État moderne. Pourtant, Bernanos n'est pas foncièrement partisan de l'Ancien Régime. D'ailleurs, il n'a pas son pareil pour s'émerveiller de l'explosion libératrice vécue aux premières heures de la Révolution Française. La Révolution de 1789 est pour lui une fête. Il en va autrement de celle de 1793, qui revient à son avortement, sa négation pure et simple. Et à un début d'asphyxie pour le citoyen, tout à coup sanglé par l'État et sa centralisation, sa bureaucratie, sa conscription.
Il y aurait d'autres dates à marquer au fer rouge pour l'histoire de l'homme libre, ces mêmes dates qui sont à marquer d'une pierre blanche pour le capitalisme industriel. Que ce soit l'invention, au début du dix-neuvième siècle, de la première machine à tisser, dont le génie propre sera de jeter à chaque fois sur le pavé une vingtaine de familles d'artisans; celle de la première pompe à vapeur et avec elle, l'exploitation du charbon qui, censé libérer les hommes de lourdes tâches, les précipite au fond de mines dans des conditions de travail épouvantables; celle du train, nous inoculant pour toujours l'obsession de la vitesse, et la conviction que le temps n'est rien d'autre que de l'argent. Lorsque nous jetons un regard attendri sur ces dinosaures technologiques, ces engins à vapeurs poussifs, n'oublions pas que nous leur devons un modèle de pensée entièrement neuf, où l'énergie, la vitesse, et leur gestion délocalisée se joignent en un réseau complexe, dont nous n'avons jamais été plus prisonniers qu'aujourd'hui. Il n'est pas question d'incriminer l'évolution technique ou l'esprit de découverte en eux-mêmes. En quoi se distingue celui de nos malins ancêtres qui aurait inventé l'herminette, c'est que son but n'était pas d'en vendre le brevet à une multinationale, mais de s'en servir d'abord lui-même. La machinerie que Bernanos décrit dans La France contre les robots n'a pas été conçue comme un service à l'humanité, mais avant tout comme un service à la spéculation, car "...la Machinerie ne crée pas seulement les machines, elle a aussi les moyens de créer artificiellement de nouveaux besoins qui assureront la vente de nouvelles machines". Et comment ne pas admettre qu'une opération très spécifique s'est déroulée au XIXe siècle, qui en peu temps a relégué l'environnement social, ainsi que le milieu naturel du côté de l'inessentiel, pour fonder le primat absolu de l'économique? C'est à cette mutation que Bernanos associe le phénomène de déspiritualisation de l'homme. Nul besoin d'être ardent chrétien comme il le fut pour acquiescer à son sentiment, et avec lui s'en assombrir. Non seulement le capitalisme industriel dépossède l'individu de toute valeur autre que matérielle, mais il procède avec le consentement empressé de ce dernier. Il en fait, au nom d'un confort à bas prix, le complice de sa propre aliénation, voilà tout le chic de l'affaire. Plus vicieuse encore que la tyrannie ou que la dictature, c'est la démocratie, traduction politique du capitalisme, que Bernanos fustige pour avoir soumis aussi sûrement le citoyen au progrès technique et l'avoir réduit au rang de bétail. Capitalisme, démocratie, fascisme, communisme, Bernanos n'y voit qu'un seul et même enjeu totalitaire : "Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d'admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. Les États totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d'un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s'est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d'entrer en guerre contre l'hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l'idée démocratique le principal, ou plus exactement l'unique élément de leur propagande." Il faut croire que depuis, la tentation totalitaire a fait son chemin dans le chef des démocraties, et au-delà des craintes de l'écrivain, si l'on en juge, à titre d'exemple, par les actes peu fair-play répétés ad nauseam par le gouvernement des États-Unis, qui a vraisemblablement dû égaré son code de Droit Civil et de Droit International quelque part dans une poubelle. On s'en doute, Bernanos avait eu à ce sujet son mot, lors de l'entrée en guerre des États-Unis, il met l'Europe en garde contre son optimisme excédant, et s'inquiète de ce qu'une nation portant l'isolationnisme comme un étendard -comme s'il fallait s'en féliciter!- prétende se mesurer à tous les ennemis du jour.
Pour Bernanos, la deuxième guerre mondiale est à peine une guerre. Une guerre au sens strict possède ses lois. Or on assiste là à une espèce d'Exposition Universelle, un salon international où s'appliquent les derniers raffinements de la machine à tuer. L'explosion d'Hiroshima n'a-t'elle pas été dans un premier temps saluée par des oh! et des ah! d'admiration devant ce que l'avancement de la science permettait désormais? Et, fait inquiétant, l'homme moderne n'a plus besoin d'être particulièrement barbare pour, du haut son cockpit et assis confortablement sur un coussin, en quelques secondes rayer de la carte une ville entière et ses habitants. C'est qu'il n'a pas à en assumer la responsabilité. Inutile de l'exiger d'un chef d'État plus affairiste que politicien, ou de quelque savant, qui pourrait vertement s'indigner de ce que l'on songe à entraver la marche triomphale de la science. Tout le monde sait pourtant qu'il n'existe pas d'atome pacifique. Mais on n'arrête pas le progrès. Et surtout on n'arrête pas le profit.
Dans la première série de ses articles de guerre, réunis dans le Chemin de la Croix-des-Âmes, il est peu de passages qui aujourd'hui ne résonnent douloureusement à nos oreilles. Lorsqu'il fait le compte des moyens de destruction inédits qui sont alors déployés, dans la foulée il anticipe avec une pertinence redoutable sur cette autre drôle de guerre que nous menons aujourd'hui plus que jamais, silencieuse mais virulente, celle d'une économie dirigée, globale, une économie de la "Faim dirigée", qui rend aux États les mêmes services que des bombes de mille kilos. La clairvoyance de Bernanos l'a fait anti-mondialiste avant l'heure. Il fut aussi l'une des premières voix à nous entretenir avec colère de la civilisation de consommation, une vingtaine d'années avant qu'elle ne soit rebaptisée plus sèchement, plus médiatiquement "Société de consommation", comme si la jeune critique sociale n'osait déjà plus utiliser le terme de civilisation.
Qu'a-t-elle à nous offrir, la pensée de ce romancier assis entre deux siècles, de ce monarchiste campagnard, de ce fervent chrétien ému au souvenir d'une Jeanne d'Arc, de ce Français attaché corps et âme à une antique et illustre Europe? La certitude qu'une pensée peut justement déjouer tous les systèmes. Jamais Bernanos n'invite à l'adhésion de quelque parti politique ou religieux, mais il pose, ici et maintenant, l'obligation de soumettre la fatalité de l'Histoire au réveil d'une conscience morale. Ce qui me rappelle la boutade d'Oswald Spengler (1880-1936) : "Pour que l'humanité progresse, il faudrait qu'elle existe!".

BIBLIOGRAPHIE
Essais et écrits de combats tomes 1 et 2 Georges Bernanos La pléiade Gallimard
La France contre les robots Georges Bernanos Le Livre de Poche Biblio
La liberté, pour quoi faire? Georges Bernanos Folio Essais
Les grands cimetières sous la lune Georges Bernanos Points Seuil
La grande peur des bien-pensants Georges Bernanos Le Livre de Poche Biblio

Extrait de La liberté, pour quoi faire?
J'ai plusieurs fois désigné ce monde devant lequel l'humanité hésite encore, se demandant si nous nous y engagerons ou non, car il ne ressemble guère à celui que nous lui avons promis, sous le nom de Monde Nouveau. C'est là une expression inexacte, une espèce de licence de vocabulaire, analogue à celle qui nous fait dire que le soleil monte ou descend dans le ciel. Car ce monde n'est pas nouveau. Capitaliste ou marxiste, libéral ou totalitaire, il n'a cessé d'évoluer vers la centralisation et la dictature. Le régime des trusts ne saurait nullement s'opposer au collectivisme d'État, puisqu'il n'est qu'une phase de l'évolution que je dénonce. Autant vaudrait dire alors que le tétard s'oppose à la grenouille. Les trusts ont concentré peu à peu la richesse et la puissance autrefois réparties entre un très grand nombre d'entreprises, pour que l'État moderne, le moment venu, distendant sa gueule énorme, puisse tout engloutir d'un seul coup, devenant ainsi le Trust des Trusts, le Trust-Roi, le Trust-Dieu... Non, ce monde n'est pas nouveau. Il est devenu possible dès que la déspiritualisation de l'homme -et particulièrement de l'homme d'Europe- s'est trouvé atteindre un certain degré de gravité, comme un pauvre diable, par exemple, ne présente les symptômes du scorbut qu'au moment où sa dévitaminisation est trop profonde. Nous ne nous trouvons pas en présence d'une civilisation nouvelle, apparue brusquement dans l'histoire, c'est la civilisation humaine sortie de sa route grâce à des circonstances exceptionnelles, et engagée dans une voie sans issue. Je ne puis m'empêcher de dire qu'on se paie notre tête lorsqu'on s'efforce de nous faire croire que cette contre-civilisation de la bombe atomique est une fatalité de l'histoire. Il était fatal, en effet, que l'homme construisît des machines, et d'ailleurs il en a toujours construit. Il n'était nullement fatal que l'humanité consacrât toute son intelligence et toute son activité à la construction des mécaniques, que la planète entière devînt une immense machinerie et l'homme une sorte d'insecte industrieux. Qu'on comprenne bien ma pensée! Nul ne songe à dénier aux hommes d'aujourd'hui le droit de fabriquer des machines, mais on leur refuse celui de sacrifier, par avance, à la machinerie universelle la liberté des hommes de demain, dans l'illusion imbécile qu'on ne peut se sauver des machines que par les machines. À quoi bon multiplier les machines si l'énergie nécessaire à leur fonctionnement se trouve étroitement contrôlée, jour et nuit, par un petit nombre de techniciens? L'abaissement d'un simple levier au fond d'une centrale électrique ne suffit-il pas pour priver de lumière et de chaleur des millions d'hommes? Dans ces conditions, avouez qu'il est comique d'entendre les imposteurs parler des machines avec une dévotion religieuse. Jamais une société n'aura été pourvue de moyens aussi efficaces pour les contraindre et, au besoin, les anéantir. À la fameuse devise jacobine : "La Liberté ou la mort", le monde totalitaire et concentrationnaire pourra bientôt répondre : "La servitude ou la mort".

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