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Louons maintenant un grand homme.

Mise en ligne le 23.10.2002

Vera Kotaji
Il existe des livres pour lesquels on se porte d\'emblée volontaire, comme exhorté par leur titre. en est, manifestement.Celui qui, en ces termes énigmatiques et désuets, nous prie ainsi de \"louer maintenant les grands hommes\", possède pour ne rien gâter, un nom au je-ne-sais-quoi d\'héroïque : James Agee.L à la vie courte, poète américain, cinéphile communiste de coeur, journaliste insomniaque, etpoussiéreuses
États-Unis, en la région désolée d\'. Il est chargé d\'y faire un rapport sur la misère paysanne.Les Famous Men, les hommes \"célèbres\", sont c19 Ces spéculateurs ne furent pas si nombreuxà défenestrer sur le coup de la ruine, comme le raconte la légende. Beaucoup ont pu en fin de compte Quoi qu\'il en soit, le climat d\'optimisme foncier qui précédait le crash vire à une dépression économique dévastatrice. En quelque sorte, cette crise sonne le glas du libéralisme fondateur et dorénavant utopique. Mais rien dans ce chaos qui puisse faire vaciller l\'ordre social, ou faire bouillir les sangs froids. Le calme, voire l\'apathie, règne dans le pays. Les régions du Sud des États-Unis ont, depuis la guerre de Sécession, toujours souffert de pauvreté. Quand les prix agricoles s\'effondrent en même temps que la bourse, les petits fermiers ne peuvent pas perdre grand-chose. Tout au plus, ils perdent le peu qu\'ils possédaient. Un paysan, dit-on, trouvera toujours à se nourrir, à condition que la sécheresse ne vienne à son tour l\'accabler. On dit aussi qu\'un malheur n\'arrive jamais seul : en 29, près de 8 millions de fermiers sont au bord de la famine.
La région de l\'Alabama, en sa qualité de zone radicalement sinistrée, suscite l\'intérêt du magazine répondant au doux nom de Fortune. Portion du groupe de presse Time-Life, la revue s\'inscrit dans le programme général de prise de conscience, généré par le New Deal de Théodore Roosevelt. Le gouvernement fédéral met sur pied un \"secrétariat aux réformes rurales\", un Resettlement Administration qui propose des prêts (!) pour l\'achat de terres, lance des études pour la préservation des sols, ébauche un système de sécurité sociale fantomatique, et surtout, crée une vaste banque d\'images photographiques témoignant des conditions de vie rurale. Ce département, qui passera à la postérité sous le nom de Farm Security Administration, la F.S.A., a pour mission de sensibiliser la population au destin des plus déshérités, en même temps que de promouvoir l\'action gouvernementale déployée en ce domaine. Sa fonction propagandiste s\'éclaire au grand jour lorsqu\'aux prémisses de la Seconde Guerre mondiale, le directeur de la F.S.A, Roy Emerson Stryker, commande soudainement des clichés d\'américains jeunes, optimistes et bien portants, avec l\'objectif avoué de gonfler à bloc le moral des futurs sauveurs du globe. Jusqu\'à ce revirement idéologique, une véritable encyclopédie illustrée de l\'Amérique paysanne s\'élabore, renvoyant aux américains des classes moyennes l\'image certifiée d\'une pauvreté extrême, mais d\'une pauvreté digne.
Fortune confie donc à l\'un de ses rédacteurs permanents un reportage sur les métayers de l\'exsangue Alabama. C\'est James Agee qui est sollicité, accompagné de son ami et photographe Walker Evans, membre de la F.S.A. Puisque, les médias l\'ont alors bien compris - le magazine Life en figure de proue -, les écrits restent, et les images encore plus. Agee a alors 27 ans et ne craint pas tant de dormir sur des couches gorgées de punaises, ou de se nourrir à la diable. Pendant trois semaines, il partage en espion déclaré la vie de trois familles de métayers de Hale County : Les Ricketts, les Woods, et les Gudger. Tengle, Fields, et Burroughs de leur vrai nom. Les métayers - càd. 75% de la population agricole dans le sud et sud-ouest des États-Unis - cultivent une terre qui ne leur appartient pas, et restituent comme il se doit la moitié de la récolte à leur propriétaire. Les plus nantis possèdent en propre une ou deux mules décaties, et les autres leurs yeux pour pleurer. De l\'automne aux premiers beaux jours, ces \"associés aux bénéfices\" ne peuvent compter sur aucune aide pour subsister.
Le reportage effectué par James Agee est refusé par ses employeurs. Ses notes n\'en prendront qu\'un plus bel envol. Et elles s\'étofferont tant et plus, jusqu\'à être publiées, quatre ans plus tard seulement, par Houghton Mifflin, sous la forme d\'un épais livre, déroutant et sauvage. La critique éreinte le texte, jugé trop expérimental. Mais lorsqu\'en 1972, Let us now praise the famous men est traduit en français, son lectorat enfin conquis en a d\'ores et déjà fait un ouvrage que l\'on qualifie, dans ce mystérieux langage journalistique, de \"mythique\".
En ouverture à Louons maintenant les grands hommes, Agee se livre à un véritable rituel de purification. Il fait le voeu désespéré de se soustraire à l\'obscénité foncière d\'une telle enquête, monnayée, et d\'arracher sa propre peau à coup de digressions rageuses qui ne laissent des alibis journalistiques, culturels, sociaux, et artistiques qu\'un petit tas de cendres. Protestations sans doute vaines dans le chef d\'un diplômé de Harvard. Mais ces diatribes répétées, ce dégoût d\'être soi en pareilles circonstances, fondent sa vision, son discours, quelques gaucheries et incohérences qu\'elles puissent engendrer. Après tout, la mauvaise conscience de l\'anthropologue, c\'est peut-être la moindre des choses. Ces trois familles ne représentent pas pour Agee un objet d\'études : elles sont ce qu\'elles sont. Le vrai \"cas\", c\'est finalement James Agee lui-même, qui de toutes ses forces aspire à une transmue. Il y a une vertu dans ses descriptions délirantes de minutie, où il en deviendrait ce mur qu\'il décrit, cette malheureuse casserole, cette femme qui allaite, ces vêtements que portent les enfants, les chairs qui s\'y frottent. Au milieu de l\'itinéraire, l\'écrivain pénètre dans la vieille masure étriquée des Woods, un instant délaissée par ses habitants. Détaillé en suivant de lents panoramiques recueillis, tout y passe; cinquante pages serrées sont sur le coup noircies, et le moindre grain de poussière de la maison n\'y échappera à sa contemplation dévote. Parce que c\'est aussi de ferveur religieuse qu\'il s\'agit, de celle d\'une enfance grandie dans la foi maternelle, épiscopalienne, excessive, ravageuse. L\'écrivain, réchappé de la chape morbide, s\'est réinventé après coup un agnosticisme à la fois fiévreux et dépouillé, une croyance absolue dans le miracle que porte en lui chaque individu, une révérence à la beauté littérale de tout être, de tout objet. De l\'écheveau des recensions rigoureusement maniaques, les illuminations jaillissent toujours et encore. Et dieu sait ce que pour Agee, les figures humbles recèlent de beauté, mot invoqué comme un revenant démodé, et parfois à de curieux propos. Tout au long d\'un chapitre hallucinant, il détaille la liste complète des vêtements que portent chacun de nos héros, de ces chemises coupées dans des sacs à engrais, de ces chapeaux fabriqués en un jour avec des cosses de maïs, de ces chaussures baillantes, de ces verroteries du dimanche, de ces quelques étoffes qui ne sont plus qu\'usure, raccommodage et transpiration. Les moindres replis de la maigre garde-robe se métamorphosent, sous le regard déférent d\'Agee, en parures de princes toltèques, en nobles toges antiques. La plus mince fibre s\'anime d\'une vie magique et admirable. Les guenilles effondrées, épousant les corps suintants, s\'y parent des merveilles sculpturales de la nature.
En contrepoint à cette aventure d\'ethnologue lyrique, l\'ami Walker Evans plante calmement son pied de photographe tout alentour. Ce contre-espion à la distance réservée n\'aime pas non plus faire ce qu\'on lui demande. Peu porté sur la doctrine médiatique véhiculée par la FSA qui l\'emploie, il aiguise en silence son outil de strict enregistrement, tout en frontalité, équilibre visuel, et sobre âpreté. Loin d\'illustrer le texte, les photographies y joignent un écho de nature quasi opposée, donnant lieu à une tension rarement atteinte dans les ouvrages documentaires. Louons maintenant les grands hommes est indéniablement un produit typique des années 30, en ce qu\'il témoigne de cette \"Amérique de la honte\", mais ses créateurs ont emprunté un passage qui les hissait au-dessus de toute stratégie. Henri David Thoreau, vieux cousin spirituel de James Agee, a dit : \"J\'ai le désir de parler, quelque part, en oubliant toute mesure...car je suis convaincu que je ne pourrai jamais pousser l\'exagération assez loin pour poser ne serait-ce que le fondement d\'une expression de la vérité.\"

BIBLIOGRAPHIE.
Louons maintenant les grands hommes James Agee et Walker Evans Plon, collection Terre Humaine, traduit de l\'américain par Jean Queval.
La veillée du matin James Agee Garnier Flammarion 508, traduit de l\'américain par M.Matignon.
Une mort dans la famille James Agee 10/18 3289, traduit de l\'américain par Jean Queval.
Sur le cinéma James Agee Cahiers du cinéma, collection essais, traduit de l\'américain par Brice Matthieussent.
Walker Evans. La soif du regard Gilles Mora et John T.Hill Seuil.

Extrait.
Et Ellen là où elle repose, dans la lumière immense : elle, aussi, est entièrement en paix, cette enfant, les bras en arrière, les paumes ouvertes à l\'abandon sur le plancher, le sac de toile rugueuse sur le visage; et ses genoux fléchis un peu et retombant de part et d\'autre, la plante des pieds tournée vers le haut; le ventre gonflé nage sur le nombril, il est d\'une blancheur de farine; et répandu dans sa pleine corpulence, le sommeil du sang formant un cercle : la surface extérieure de la peau si blanche, et lustrée de bleu; et si sombre, le trou profond, ombre ténébreuse et rouge de la vie du sang : ce centre et cette source, pour lesquels nous n\'avons jamais su trouver un nom digne, sont comme une respiration, une floraison, inaudibles, le ronron de silence d\'une flamme; c\'est comme si de ce lieu l\'haleine de la flamme s\'élançait afin que subtilement on en joue : et ici, dans cette haleine et ce jeu de la flamme, est une chose si forte, si valeureuse, si invincible, que je sais, sans effort, sans émotion, qu\'elle doit à la fin éclipser le soleil.

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