16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusArticle de Christian Mouze paru dans \"La Quinzaine littéraire\" (N°878/juin 2004)
Une puissance créatrice sans autre objectif que sa propre liberté. D\'emblée on la saisit et elle nous saisit. Boulgakov ne se veut pas un opposant mais un écrivain. C\'est l\'un des plus libres de la littérature russe. Il n\'ignore pas les thèmes politiques et sociaux mais ceux-ci ne le conduisent pas : il les enveloppe et leur impose son écriture. Son temps est simplement son encrier. Christian Mouze
Mikhail Boulgakov
Le Maître et Marguerite et autres romans
suivis du Théâtre
?uvres, II
Édition publiée sous la direction de Françoise Flamant et Jean-Louis Chavarot
Avec la collaboration de Christiane Rouquet et d\'Édith Scherrer
Gallimard éd., Bibliothèque de la Pléiade
2016 p., 76 euros
Le second tome de la Pléiade regroupe dans de nouvelles traductions, faites à partir d\'un nouvel établissement du texte russe, les trois romans de Boulgakov, son théâtre et un choix de correspondance. Nous connaissions déjà la version complète (traduite par Claude Ligny) du Maître et Marguerite, mais ici s\'ajoutent des ébauches. La vie de M. de Molière retrouve son texte original : les premières traductions s\'appuyaient sur l\'édition soviétique tronquée par la censure (1962). Robert Laffont (coll. Bouquins, 1993) avait déjà rétabli les passages censurés. Pour le théâtre c\'est en partie une découverte, et des pièces qui ne sont pas des moindres. La correspondance nous plonge dans la brutalité de difficultés tragiques que l\'?uvre et son écriture tutoient allégrement. \"Humainement, je suis détruit\", écrit Boulgakov à Zamiatine en 1928. C\'est la naissance créatrice. Cette année-là il commence Le Maître et Marguerite.
La vie de M. de Molière (écrit en 1932-1933 et refusé pour la publication), roman biographique, est une fenêtre ouverte et un appel d\'air frais dans une société étouffante : l\'URSS du début des années trente. \"? il est un pays sauvage, vous ne le connaissez pas, c\'est la Moscovie, un pays froid et terrible. Il ne connaît pas la lumière et il est peuplé de barbares.\" Face à la Moscovie, le tableau de la France de Louis XIV et Molière : un pays où l\'on peut écrire, publier, faire jouer en luttant durement et constamment, mais dans un jeu somme toute normal de rapports de forces où rien n\'est bloqué a priori. \"O combien rudes sont les chemins par lesquels doit passer le poète soumis au contrôle incessant d\'un pouvoir redoutable !\" Combat d\'un créateur et homme de théâtre soumis aux pressions politiques et religieuses, exposé aux ragots, objet des assauts répétés de cabales et intrigues, sujet de ses lassitudes intérieures. \"De toute façon, celui qui n\'a jamais vu ses pièces ôtées de l\'affiche alors que leur première a été un succès ne comprendra pas ; et celui auquel c\'est arrivé n\'a pas besoin de description.\" C\'est une langue claire : retirés de l\'affiche malgré leur succès La cabale des dévots (qui met précisément en scène Molière, jouée en 1936 la pièce fut interrompue au bout de trois semaines), Les jours des Tourbine (exclu du répertoire en 1929), L\'appartement de Zoïka (en 1929 également), L\'île pourpre? Dans cette dernière pièce, écrite en 1927, Boulgakov s\'en donne à c?ur joie et laisse la fantaisie dominer et emporter la satire : le plaisir d\'écrire reste toujours premier. Boulgakov se moque des comportements, des situations, des aspects et des slogans de la vie soviétique. Une farce, Ivan Vassilievitch, interdite aussitôt la générale en 1936, va jusqu\'à s\'amuser avec le vocabulaire de la terreur.
Si l\'on excepte (et l\'exception est de taille) Les jours des Tourbine (transposition théâtrale de La Garde Blanche) et Alexandre Pouchkine (1935, une pièce extraordinaire où le héros, omniprésent, n\'apparaît jamais), le théâtre de Boulgakov est souvent désopilant. Il n\'y a pas d\'intention étroitement politique et polémique : la matière de l\'écrivain n\'est rien d\'autre que la vie même qui lui est servie. Ses mots sont le souffle des jours. Son ?uvre resserre en soi toute la lumière et toutes les ombres du temps. Son théâtre traduit de façon dynamique ses rapports très complexes avec le pouvoir. Boulgakov ne s\'oppose pas frontalement, idéologie contre idéologie comme le fera par exemple Soljenitsyne. Il écrit et s\'oppose parce qu\'il écrit. Pour pouvoir continuer à écrire. Le mouvement même de son écriture le place en situation d\'opposition. La persécution, la disgrâce, le silence, la mort sociale sinon la mort tout court, imputables à un choix créateur, sont au destin d\'écrire ce que les couleurs sont à l\'arc-en-ciel.
Il y a quelque chose de perpétuellement cinétique chez Boulgakov dans le roman comme dans le théâtre où se substituent souvent, au cours d\'un même chapitre ou d\'un même acte, les décors et le temps. Une substitution qui, loin de nous éloigner de la réalité, nous place en son c?ur tout en brouillant les pistes pour la censure. Un réalisme fantastique, critique et cinétique. Le Maître et Marguerite est à cet égard la synthèse accomplie des procédés de Boulgakov. Tout devient mobile, s\'accroche et entre en mouvement comme des dents de rouages. Une mobilité maléfique et une évocation en clins d\'?il des arrestations, destitutions, disparitions, déportations. \"- Hé, Nikanor Ivanovitch ! s\'exclama l\'inconnu avec cordialité. Qu\'entend-on par officiel ou par non-officiel ? Tout dépend du point de vue auquel on se place. Tout ça est précaire et de pure convention, Nikanor Ivanovitch. Je peux être un non-officiel aujourd\'hui, et demain, d\'un coup, me retrouver un officiel ! Mais le cas inverse se rencontre aussi, et comment, même !\"
Mais aussi une mobilité magique et heureuse, celle de l\'héroïne : \"j\'aime la rapidité et la nudité?\" affirme Marguerite. Heureuse avant tout parce qu\'elle aime le maître. Et qu\'importe qu\'elle se lie provisoirement aux forces du mal. Il y a un degré où l\'amour n\'interroge pas : il consume ses propres questions. La traduction que propose Françoise Flamant restitue à la fois cette rapidité, la fraîcheur aérienne et une gravité existentielle propres au roman. Il y a chez Boulgakov une incarnation ludique dans la contemporanéité (les années de la terreur stalinienne) et une interrogation philosophique de l\'Histoire avec la mise en scène d\'un monde romain qui doute chez Ponce Pilate, et de la personnalité même du Christ (Iéchoua Notsri) et de ses disciples tout autant remplis d\'énigmes que de certitude. Deux villes : l\'une hiératique et sanglante (Ierchalaïm / Jérusalem), corsetée par la troupe romaine et la police secrète du procurateur, l\'autre démente et sanglante (Moscou), sous la férule insensée du Parti et de la police politique. Toutes deux se retrouvent d\'ailleurs sous l\'orage. De l\'une à l\'autre comme de la coupe aux lèvres : l\'Histoire. \"Tout devenait couleur de sang.\" La même Histoire. Le même Théâtre. Tout est théâtre chez Boulgakov. Et dans le roman-théâtre qu\'est Le Maître et Marguerite, l\'auteur lève et dissipe les fantômes de la vie sociale. Tout le monde se retrouve nu, floué, dépossédé par Woland et ses comparses. Mais eux-mêmes, dans une ultime chevauchée nocturne, doivent laisser leurs propres leurres. \"Tous les comptes sont réglés\" et chacun est rendu à son être profond. Woland et ses acolytes se jettent sans un recul dans les ténèbres. Marguerite et le maître marchent sans un recul vers l\'aurore.
La force du Maître et Marguerite n\'est pas que ce seul mélange et cet extraordinaire équilibre de fantastique, de merveilleux, de satire et d\'équation historique et philosophique, mais cette \"libre errance\" où tout passe à une autre dimension : les êtres et les lieux. Boulgakov ne s\'en tient pas qu\'à l\'opposition : il la franchit vers autre chose, vers une plénitude d\'écrire. Il n\'est pas un écrivain engagé mais un écrivain qui veut écrire, envers et contre tout. Écrire n\'est pas qu\'une façon de parler pour réagir, mais d\'être en un seul verbe. Écrire c\'est parler pour entendre. Et faire entendre l\'Histoire et la vie. Sous cet angle Le Maître est une ?uvre sur la solitude créatrice et sa loi, où la parole de l\'écrivain commande au réel. Son verbe contient la vie sociale, il la mesure, l\'étire et la déploie comme au-delà d\'elle-même. \"?et si je n\'ai peur de rien, c\'est parce que j\'ai déjà tout subi. On a trop agi sur moi par la peur, et on ne peut plus m\'avoir par la peur.\" C\'est le maître, c\'est l\'écrivain Boulgakov qui parle. Dans chacun de ses mots, toute la vie fait la preuve de sa force et de sa vérité. A quel prix de déboires et de haines, la correspondance le montre : \"On m\'a donc traité comme un loup. Et l\'on m\'a pourchassé plusieurs années d\'affilée, selon toutes les règles de la battue littéraire, dans un espace clos.\" (A Staline, 1931). A la même époque Mandelstam, dans la Quatrième prose, a les mêmes accents. Il faut lire en regard de l\'?uvre, ces lettres d\'un homme nu à Staline ou au gouvernement de l\'URSS :\"A présent je suis anéanti.\" Il est des objets dont on ne connaît le prix que sans jamais les tenir. On ne les possède que par le renoncement. Non pas la gloire mais la simple existence littéraire, pour Boulgakov, fut de ces objets-là.
Reproduction avec l\'aimable autorisation de La Quinzaine littéraire%%