Nouvelles

Les Grandes Désespérances

Mise en ligne le 23.10.2002

Vera Kotaji
Faire part de son admiration pour le génie littéraire de Charles Dickens nécessite au préalable de dissiper un malentendu. Cela engage à jeter aux orties les dindes farcies, les veillées sous le gui, les pâtés, la joie, les bons, les méchants, le punch, les puddings, la famille, et tout ce qui traîne au coin du feu. Car cet aimable bric-à-brac est de nature à tromper lourdement sur l\'univers dickensien. Non, Dickens n\'est pas le symbole gentil d\'une Angleterre victorienne bourgeoise, ronronnante et inoffensive. Paradoxalement, c\'est parmi les amateurs de Dickens que se nichent ses plus grands ennemis. Citons pour l\'exemple Stephan Zweig, auteur d\'un petit éloge biaisé sur l\'art de Dickens, pétri de bonnes intentions et qui ne manque d\'aligner aucune des contrevérités autorisées sur le sujet, expliquant l\'immense popularité de cet art débonnaire et léger par sa remarquable adéquation avec l\'image d\'une nation hypocrite, contente d\'elle, incapable de passions. Son prude sentimentalisme et son manque de psychologie lui aurait fait manqué d\'un doigt (d\'un doigt seulement) l\'accès au génie, le vrai, mais tant pis, la postérité lui garde une bonne place, car Dickens possédait ce délicieux sens de l\'humour, ce je-ne-sais-quoi de poétique, qualités qui le destinent à toute la famille, aussi bien aux adultes qu\'aux enfants, à ces enfants qu\'il aimait tant... D\'abord Dickens n\'aimait pas particulièrement les enfants, à commencer par les siens, dont il ne savait que faire; quant à la famille, il lui règle ses comptes plus souvent qu\'à son tour. Ensuite, ce que Zweig, si perspicace, devine comme étant un sens poétique, n\'est pas le fruit d\'un heureux hasard mais l\'expression d\'une puissance d\'écriture toujours double, ambiguë, en masquant sans cesse une autre, ce qui effectivement laisse rêveur. Son irrésistible sens de l\'humour -qui a, c\'est vrai, conquis tous les sujets du royaume-, relève d\'un rire salvateur, sans doute, mais qui jaillit au bord du précipice et du drame.
Pour savoir en vérité de quel bois se chauffait le grand écrivain, rien ne vaut, pour commencer, la lecture de son roman Les Grandes Espérances. Dès la première page, son jeune héros, Pip, nous apprend qu\'il a tué sa mère. Pour être précis, la mère de Pip a rendu l\'âme en lui donnant naissance, lui qui aurait pu suivre le chemin de ses cinq petits frères, tous mort-nés. Le voilà à examiner les pierres tombales de tout ce petit monde inconnu de lui, père inclus, réduit à deviner leur apparence d\'après la forme des lettres gravées sur les tombes, et à en conclure que sa mère avait peut-être des taches de rousseur et que son père devait être un gros homme trapu. Un départ triomphal qui augure d\'une vie entière, jamais très loin du néant, une vie de quasi fantôme, qui se déroule à la première personne et où, déjà, le premier \"je\" du premier paragraphe agit pour le lecteur comme un harpon. Et il ne faut pas attendre quelques lignes pour que le \"je\" en question se fasse lui-même harponné... mais par un forçat en fuite. Tenaillé par la faim, il menace Pip de lui extirper les entrailles, s\'il n\'y remédie pas en lui apportant un casse-croûte. Voilà Pip affolé, s\'en retournant \"chez lui\", c\'est-à-dire chez sa soeur aînée, gorgone rougeaude à la main lourde, invariablement furieuse que son petit frère, qu\'elle a dû élever \"à la cuillère\", ait commis l\'offense de naître. Pip, véritable noeud de culpabilité, et miraculeusement échappé de la condamnation pour larcin dans le garde-manger, se voit quelques pages plus loin convoqué auprès de la riche Miss Havisham pour lui tenir compagnie, ainsi qu\'à sa fille adoptive, Estella. Miss Havisham, du jour où elle fut abandonnée en pleine noces, vieillit dans sa robe de mariée toujours plus jaunie, non loin d\'un énorme gâteau pourrissant, toutes pendules arrêtées, recluse en une vaste demeure aux volets fermés. Et la belle et hautaine Estella, dressée par l\'excentrique vengeresse pour briser le coeur des hommes, trouve une cible idéale en notre pauvre Pip subjugué. Ces deux apparitions -il s\'agit bien de cela- font miroiter aux yeux de Pip le brillant des fameuses grandes espérances, à savoir la fortune, la reconnaissance, et l\'amour.
Quelques années plus tard, en effet, un mystérieux bienfaiteur fait savoir à Pip qu\'une grosse somme d\'argent lui est destinée, et grâce à elle, la chance de devenir un gentleman. Sur ce, Pip quitte son nulle part marécageux pour s\'en aller vivre à Londres où il est censé accéder à la réussite. Mais les moyens et les buts de ces fameuses grandes espérances se maintiennent dans un flou épais. Pip se borne à dilapider par avance l\'argent qu\'il ne possède pas encore; il n\'en finit pas de se raconter des histoires, interrompues, parfois, par quelque accès de lucidité : \"Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions constamment, et un squelette de vérité nous faisait voir que nous n\'y arrivions jamais\". Et à l\'issue de cette deuxième phase, il découvre avec stupeur la véritable origine de l\'argent providentiel. Non pas fourni par Miss Havisham comme Pip en était soi-disant convaincu mais -horreur!- par le forçat surgi dans son enfance, Magwitch. Il réapparaît, vieux et amoindri, venu contempler Pip, \"son\" gentleman par procuration, sa revanche à lui sur une vie de misère et de basse extraction. Tous les espoirs du jeune homme sont entièrement ruinés. Ne pouvant accepter cet héritage légué par un obscur hors-la-loi, il doit renoncer une fois pour toutes à sa vénérée Estella, qui, du reste, a persisté toutes ces années dans sa froideur et son mépris. Le troisième et dernier mouvement du roman précipite notre héros dans une vertigineuse dégringolade. Les dettes l\'accablent; Estella ne trouve rien de mieux à faire que de se marier avec l\'infâme brute Bentley Drummle; Miss Havisham s\'envole littéralement en fumée, victime d\'une combustion spontanée (!); Magwitch, le douteux mécène que Pip apprend malgré tout à aimer, meurt dans ses bras. Pip est malade et de plus en plus fatigué. Sur le coup de tous ces échecs, le titre alléchant du roman se révèle, naturellement, d\'une ironie foncière.
Ce qui s\'est mué en un long roman d\'apprentissage était au départ conçu comme un conte rapportant l\'histoire \"...d\'un homme mal marié et pas à sa place, cherchant toujours, et sans jamais trouver, comme en un jeu de cache-cache avec le monde, ce que la Fortune semble avoir caché au moment de sa naissance\". De fait, Pip se pose littéralement la question, au chapitre XIV : \"What I wanted. Who can say?\". (\"Ce que je voulais. Qui pouvait le dire?\".) Dickens écrit Les Grandes Espérances à quarante-huit ans, dans l\'urgence, avec l\'objectif de redresser le chiffre d\'affaires du journal All The Year Round, qu\'il dirigeait alors. En proie à un intense surmenage, et tout juste séparé d\'une épouse que depuis vingt-cinq ans il n\'aimait pas, il livre, très vite, chapitres après chapitres, de semaine en semaine, ce récit d\'une cohérence absolue, où, comme sous hypnose, il laisse courir aussi bien son génie que son inconscient. À l\'image de certains cauchemars fiévreux qui progressent avec une logique et une précision redoutables, tel semble se construire le monde autour de Pip. Considérons les quelques passages hilarants où l\'oncle Pumblechook, vrai sadique, ne trouve d\'autre moyen de s\'adresser à Pip, alors enfant penaud, qu\'en lui posant, à répétition, d\'interminables colles arithmétiques. C\'est à se demander si cette poignée d\'acteurs -assez peu nombreux de fait- qui gravitent autour de Pip ne sont pas autant de vues de l\'esprit, autant de fantasmes créés par ses soins. Tous semblent générés par la (mauvaise) conscience de Pip, notamment le bon vieux Joe, son beau-frère si aimant, sorte d\'idiot du village -le seul à émettre quelques paroles sensées, à vrai dire-, que le jeune homme renie au profit de ses grandes espérances truquées, et dont le souvenir fautif ne cesse de le hanter... La première fois que Pip s\'aventure autour de la maison de Miss Havisham, ne l\'aperçoit-il pas, carrément pendue à une poutre, et lui jetant un coup d\'oeil inquiétant' Et Estella? On finirait aussi par douter de son existence. Dickens ne la décrit jamais physiquement, et elle est après tout peu présente dans l\'intrigue, si ce n\'est que Pip la voit constamment partout, sur les cimes du paysage, dans les rivières, sur les routes... Il est vrai que l\'inaccessible Estella, dépourvue de coeur, est une femme avant tout modelée par Miss Havisham, mais si cette dernière était une pure émanation de Pip...
Lu sous cet angle-là, ce roman acquiert bien sûr une dimension très troublante, par laquelle son narrateur (et Dickens n\'est sans doute pas très loin), dans son désir de vivre, ne fait rien d\'autre qu\'entreprendre, sciemment, sa propre destruction. On est jamais mieux trompé que par soi-même, voilà ce que donne à penser l\'histoire de Pip, mû par un sentiment de culpabilité originel, instigateur d\'un montage suicidaire fantastique, et se créant alentour une famille de doubles, tous comploteurs. Mais Dickens n\'en souffle mot, travaillé lui-même par pareils mirages et obsessions.
Franz Kafka, qui vouait un culte sans partage à Dickens, et qui se reconnaissait probablement dans son monde, a un jour écrit: \"Ma vie est hésitation devant la naissance\"... Grâce soit rendue à Dickens pour sa prose infinie. Une prose du secret, qui puise son élan dans l\'incertitude.

BIBLIOGRAPHIE

Les Grandes Espérances Charles Dickens Gallimard/Folio Classique. Traduit de l\'anglais par Sylvère Monod

Great Expectations Charles Dickens Everyman\'s Library

Le monde de Charles Dickens Angus Wilson Gallimard/Tel. Traduit de l\'anglais par Suzanne Nétillard

Trois maîtres Stefan Zweig Le Livre de Poche. Traduit de l\'allemand par Henri Bloch et Alzir Hella

Les Grandes Espérances de Charles Dickens René Belletto P.O.L

Extrait
Que j\'eus de la fièvre et que les gens s\'écartaient de moi, que je souffris beaucoup, que je perdis fréquemment la raison, que le temps me parut interminable, que je confondis avec ma propre identité des existences invraisemblables ; que je devins une brique du mur de la maison, tout en suppliant qu\'on me délivrât de l\'endroit vertigineux où m\'avaient placé les maçons ; que je devins une poutre d\'acier dans une immense machine, qui tournoyait à grand fracas au-dessus d\'un abîme, tout en implorant en mon propre nom qu\'on arrêtât la machine et qu\'on fît sauter d\'un coup de marteau la pièce que j\'en constituais ; que je passai par ces diverses phases au cours de ma maladie, je le sais d\'après mes souvenirs personnels, et je m\'en rendis compte d\'une certaine manière sur le moment. Que je me débattais parfois contre des êtres réels, en croyant que c\'étaient des assassins, et que je comprenais tout d\'un coup qu\'ils cherchaient à me faire du bien et m\'effondrais alors, épuisé, entre leurs bras, et je les laissais m\'étendre dans mon lit, cela aussi je m\'en rendis compte sur le moment. Mais surtout je me rendis compte que tous ces gens présentaient une tendance constante (ces gens qui, quand j\'étais le plus malade, offraient à mes regards toutes sortes de déformations extraordinaires du visage humain et s\'agrandissaient dans des proportions considérables)...surtout, disais-je, je me rendis compte que tous ces gens présentaient une tendance extraordinaire à se réduire tôt ou tard au seul aspect de Joe.
Lorsque j\'eus passé le cap le plus dangereux de ma maladie, je commençai à remarquer que, si tous les autres détails changeaient, cet unique détail permanent ne changeait pas. Quiconque approchait de moi finissait toujours par ressembler à Joe. J\'ouvrais les yeux pendant la nuit et qui voyais-je dans un grand fauteuil à mon chevet' Joe. J\'ouvrais les yeux pendant la journée et qui voyais-je, assis devant la fenêtre ouverte, et fumant sa pipe à l\'ombre du store? Encore Joe. Je demandais une boisson calmante et quelle était la chère main qui me la donnait' Celle de Joe. Je retombais sur mon oreiller après avoir bu et quel était le visage qui me regardait d\'un tel air d\'espoir et de tendresse? Celui de Joe.
Un jour enfin je trouvai le courage de demander:
- Est-ce vraiment toi, Joe?
Et la chère vieille voix familière me répondit :
- Comme quoi que ça serait bien ça, mon petit vieux.
- Ah, Joe, tu me fends le coeur! Regarde-moi avec colère, Joe. Frappe-moi, Joe. Parle-moi de mon ingratitude. Ne sois pas si bon pour moi!

Retour aux nouvelles