16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusLa crise de l\'éditeur et de son distributeur Volumen menace l\'activité éditoriale française.
Le 12 janvier 2004, le monde de l\'édition, qui sortait tout juste des remous de l\'affaire Hachette-Editis, apprenait avec incrédulité le rachat du Seuil par La Martinière. Ce rachat frappa les esprits : l\'un des derniers éditeurs français indépendants d\'importance était racheté par deux fois plus petit que lui, et surtout l\'une des maisons emblématiques de la vie culturelle française de ces cinquante dernières années passait aux mains d\'un éditeur de livres illustrés. Devant l\'insolite de l\'opération, les inquiétudes se firent vite jour. Certes pas chez les autorités culturelles que tout cela n\'intéresse, le plus souvent, qu\'au niveau cocardier («Les Américains n\'auront pas Larousse», au moment de la déconfiture de Vivendi), ni syndicales («Un mariage de maisons très complémentaires», Serge Eyrolles, président du SNE), mais chez les éditeurs diffusés par Le Seuil et chez les libraires indépendants. Les premiers eurent l\'impression d\'avoir été vendus à un nouveau diffuseur-distributeur qu\'ils n\'avaient pas choisi. Les seconds craignirent de perdre un partenaire exemplaire non seulement dans ses conditions commerciales, mais dans son état d\'esprit de collaboration avec la librairie.
A l\'époque, les uns et les autres furent accusés de préjugés à l\'encontre du nouveau propriétaire («Qu\'on juge les gens sur les actes, sans faire de procès d\'intention», Claude Cherki, PDG du Seuil, le 16 janvier 2004). Presque douze mois ont passé qui permettent de faire un bilan de cette opération dont on s\'aperçoit, aujourd\'hui, qu\'elle pose des problèmes économiques inquiétants pour tout le secteur. La première polémique eut pour objet le rachat par La Martinière des actions du personnel du Seuil. Il apparut que Claude Cherki en avait acquis en décembre 2003, et avait ainsi réalisé une plus-value d\'environ deux millions d\'euros. Ce n\'était sans doute pas illégal, mais cela fit tache dans une opération assez douteuse pour que son initiateur puisse se targuer de n\'y avoir trouvé aucun intérêt personnel. Scandale et exit Claude Cherki au mois de juin. La Martinière nomma à la tête du Seuil Pascal Flamand qui avait pour lui la légitimité du nom c\'est le fils d\'un des fondateurs et contre lui d\'avoir profité de la vente au premier chef et d\'avoir été candidat malheureux à la présidence en 1989, contre Cherki. Comme directeur de l\'édition, La Martinière désigna Olivier Cohen, le responsable de L\'Olivier, qui avait déjà occupé un poste comparable dans le passé, sans vraiment convaincre. En conclusion, La Martinière, avec le départ de Cherki, se retrouva débarrassée heureux hasard ? d\'une encombrante personnalité à la tête du Seuil, et nomma deux personnes qui ne lui feraient pas réellement obstacle.
Comme tout acheteur qui estime avoir payé son acquisition au prix fort, La Martinière mit, dès l\'achat conclu, la main sur la comptabilité du Seuil. Puis, quelques semaines plus tard, sur la fabrication (outil de négociation avec les fournisseurs dans un premier temps, et source d\'économies d\'échelle ensuite). Enfin, ce fut le gros morceau sur lequel il faut s\'arrêter plus longuement : la fusion des distributions des deux maisons.
Le sujet peut paraître technique, et il l\'est, mais il s\'agit d\'un point capital : la distribution est ce qui permet d\'approvisionner les points de vente (20 000 à 25 000) et de les facturer, et donc à l\'argent de rentrer. Le problème est que la distribution du livre est particulièrement complexe avec ses 50 000 nouveautés par an et ses 600 000 titres disponibles sur commande, qu\'il faut pouvoir fournir à un exemplaire, dix ou trente ans après leur parution.
Les distributions du Seuil et de La Martinière représentent 12 % de la distribution française. Les fusionner n\'était pas simple mais pouvait rapporter gros. Non seulement en termes d\'économie d\'échelle, mais parce que la complexité de l\'outil industriel génère de tels investissements que plus la quantité d\'ouvrages distribuée est importante, plus l\'activité est susceptible d\'être rentable. Procéder rapidement à cette périlleuse opération de fusion était un geste fort de changement, et marquait bien la séparation nouvelle du Seuil et de sa distribution. On créa donc, dès le mois de mai, une nouvelle entité, Volumen, regroupant les deux distributions sous la direction de Dominique Maillotte, responsable de Diffédit, le distributeur de la Martinière. Mais quand mettre Volumen en activité ? Sur le papier, c\'était clair : l\'été offrait une «fenêtre de tir» idéale, les publications s\'interrompant durant près d\'un mois et demi. Mais il y avait un risque : si ça ne marchait pas, cela mettait en péril deux temps forts du commerce du livre : la rentrée de septembre et les ventes de fin d\'année. Et c\'est ce qui se passa. Retard de livraison des offices et des réassorts de nouveautés, retards dans les commandes de livres du fond (plus de trois semaines de délai au lieu de deux jours !), erreurs de livraison et de facturation, commandes mal servies, titres disponibles donnés comme manquants, etc. Le cauchemar était devenu réalité. Et, quand l\'on sait que pour un produit qui n\'est pas de première nécessité comme le livre, une vente reportée est le plus souvent une vente perdue, on comprend la rage impuissante des premiers touchés : les libraires et les éditeurs concernés. Les responsables commencèrent par nier la réalité avant d\'être rattrapés par l\'évidence de la situation. Hervé de La Martinière, lui, traita les doléances avec arrogance («Si les libraires se font des cheveux, qu\'ils aillent chez le coiffeur»), prétendant ensuite qu\'il ne l\'avait jamais dit, attitude qu\'il avait déjà eue dans le passé après quelque déclaration tout aussi maladroite. Les premiers, et les plus durement, touchés furent les éditeurs diffusés (Minuit, Bourgois, Corti, Payot-Rivages, Liana Lévi, Phébus, etc.). Pour certains, la perte de 20 à 40 % de leur chiffre d\'affaires représente une charge insupportable à leur équilibre financier. Les libraires indépendants prirent de plein fouet les défaillances d\'un distributeur représentant 20 à 25 % de leur approvisionnement, et perdirent de leur crédibilité auprès de la clientèle. Enfin, Le Seuil lui-même laissa une partie de son chiffre d\'affaires dans l\'opération, et ne put réellement protester, le responsable du désastre étant aussi son propriétaire. Le nouveau directeur éditorial Olivier Cohen en rajouta même en accusant les libraires et les éditeurs de se plaindre «par intérêt, amertume ou pour se distraire» (le Monde du 24 octobre).
Première conséquence, le plus important éditeur diffusé par Le Seuil, soit Odile Jacob, dont le contrat arrivait à échéance, annonça son départ pour la distribution de Gallimard. Les autres consultèrent leurs avocats, firent procéder à des constats d\'huissier, introduisirent des référés et commencèrent à prendre des contacts avec la concurrence. Quel gâchis ! L\'édition et la librairie françaises n\'avaient pas besoin que le numéro trois du secteur se retrouve si vite en danger, car danger il y a.
Le Seuil est aujourd\'hui une maison fragilisée à l\'avenir incertain. Claude Cherki a été remplacé par deux personnes à la main de son propriétaire. Le nombre de départ ces six derniers mois pour des raisons diverses (retraite, conflit, convenance personnelle) est impressionnant : secrétaire général, responsable du multimédia, directeur du pôle image et du Seuil Jeunesse, directeur commercial, etc. Aucun n\'a été remplacé. Le Seuil est aujourd\'hui un navire ballotté, sans stratégie ni pilote à la barre. Séparée de sa distribution qui, jusque-là, servait à équilibrer les comptes, la maison voit de plus son chiffre d\'affaires affaibli par les difficultés de fonctionnement de Volumen, et risque à court terme d\'avoir des problèmes de trésorerie. Cela permettra à La Martinière, et à ses associés, d\'exiger des mesures de rentabilisation éditoriale accrue. Enfin, on peut craindre une hémorragie d\'auteurs inquiets de l\'ambiance générale ou dont les ouvrages ont pâti de la situation. Le moins que l\'on puisse dire est que le bilan de La Martinière n\'est pas positif. Ce n\'est que la conséquence de son ignorance totale du secteur de la littérature générale, et de méthodes qui lui ont peut-être réussi dans le domaine du livre illustré, mais qui, en l\'occurrence, se sont révélées inadaptées. On peut aussi s\'interroger sur la réaction de ses actionnaires qui ne s\'attendaient sans doute pas à de telles complications.
La distribution, elle, si l\'on parie sur une remise à niveau dans les mois qui viennent, a non seulement perdu l\'un de ses poids lourds, Odile Jacob, mais sans doute aussi la confiance de ses principaux éditeurs diffusés. Or la concurrence fait rage dans le secteur, Editis doit pallier d\'ici un an le départ de Larousse, Dunod-Dalloz et Armand Colin, et Gallimard a les avantages d\'un éditeur-distributeur indépendant plus rassurant que Le Seuil. Mais est-il vraiment souhaitable que l\'édition indépendante ne s\'appuie plus que sur un seul pilier ? Les éditeurs distribués par Volumen ont laissé des plumes dans ces six mois de fonctionnement chaotique, et risquent de disparaître ou de perdre leur autonomie. Enfin, les libraires, dont on connaît la fragilité économique, ont perdu une partie de leur chiffre d\'affaires 2004, et doivent s\'inquiéter pour l\'avenir. Le Seuil n\'était pas seulement un interlocuteur commercial privilégié, c\'était un éditeur dont la production restait relativement de qualité. Si, devant toutes ces difficultés, et les exigences des nouveaux gestionnaires, cette production de qualité devait baisser, la crise ne serait plus conjoncturelle mais structurelle. La librairie indépendante a besoin, pour justifier son existence économique, d\'une certaine densité de livres «durables», les autres pouvant s\'acquérir dans les supermarchés du livre (grandes surfaces, chaînes spécialisées, librairies en ligne, etc.). La raréfaction des maisons indépendantes et la baisse de qualité de la production qui s\'ensuit généralement conduiront inéluctablement à la désagrégation de la librairie indépendante, ce qui, en retour, posera des problèmes à ce qu\'il restera d\'édition de qualité, et ainsi de suite.
Derrière la crise du Seuil, s\'en annonce une autre de bien plus grande ampleur, celle de l\'activité éditoriale française des décennies à venir. Hervé de La Martinière, dont les réactions montrent qu\'il n\'est pas du genre à reconnaître ses erreurs, ne fera sans doute pas ce que son bilan catastrophique voudrait logiquement : céder la place à quelqu\'un de compétent. Il reste à ses actionnaires de prendre conscience de leurs responsabilités qui ne sont pas que financières. Et aux autorités de la culture qui, dans ce genre de situation, semblent toujours attendre qu\'il soit trop tard pour réagir, de se préoccuper de la question avant que la planète Seuil n\'explose.
Par Jacques Bonnet, éditeur.
Libération, vendredi 17 décembre 2004