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La perspective Wonderland

Mise en ligne le 06.05.2003

Publication discrète, McCay de Thierry Smolderen et Jean-Philippe Bramanti, est un travail tout en nuances
sur les rencontres que peut faire un artiste, une réflexion sur ses sources et influences, comment elles modèlent son caractère autant que son ?uvre.
Winsor McCay, le sujet du livre, est un des pionniers de la bande dessinée. Il est surtout connu pour sa série hebdomadaire Little Nemo. Principe immuable et chaque fois renouvelé, un petit garçon rêve chaque nuit, et se réveille en sursaut, dressé ou tombé du lit.
La postface du scénariste éclaire le lecteur sur la richesse des enjeux du récit. Smolderen y souligne par exemple l'influence qu?a pu avoir sur McCay le parc d'attractions de Detroit (Wonderland, parent pauvre du fameux Dreamland de Coney Island à New York) et les constructions de l'Exposition Universelle de Chicago. La fonction de ce type d'architecture est bien particulière. Elle est vouée à créer une aspiration vertigineuse vers le loisir et l'évasion, vers le rêve?. Le lien est aisément tissé avec Little Nemo, qui passe la plupart de ses nuits à explorer le royaume de Slumberland.
Thierry Smolderen parle aussi d'un personnage important dans cette biographie-fiction : le professeur Hinton. Ce mathématicien est l'auteur d'un livre sur la « quatrième dimension », système complexe et à vrai dire un peu obscur sur l'appréhension mentale d'un espace en « hypercubes ». Comme McCay était un dessinateur capable de construire des perspectives ahurissantes de souplesse et de complexité, Thierry Smolderen imagine une plausible rencontre entre ses deux personnages, McCay profitant ainsi des étonnantes théories de Hinton. Le père de cet intrigant personnage joue un rôle non négligeable dans l'?uvre du scénariste Allan Moore (From Hell). Ne s?agit-il pas d'un aveu de filiation, alors qu?enfin Smolderen, éminent critique et exégète de la bande dessinée, s?implique dans une série qui s?éloigne de ces habituels thèmes de science-fiction ?
Lui qui a écrit un essai sur McCay, décline ici son savoir en profitant d'un formidable allié. Le dessin de Jean-Philippe Bramanti, dont c?est la première série, fait corps avec le récit. Son style graphique impressionne, et on peine à trouver un pair capable de rivaliser avec la qualité ouateuse de la couleur et du dessin. La technique employée pour la couleur de son livre intrigue et force l'admiration, elle suscite le désir de percer son secret de fabrication. Bramanti semble employer du feutre à alcool, technique plutôt associée à la pratique du lay-out publicitaire. C?est audacieux et du plus bel effet, ces feutres alliant à la fois la matité et la transparence, la planéité de l'aplat et la profondeur du rendu des ombres. L?autre particularité de cette technique est son aspect général délavé, proche de l'aquarelle. Loin d'être un effet gratuit, cet aspect suranné sert à la perfection le récit. Le dessin sobre, le souci d'épure, le traitement impeccable et original de la lumière sont de précieux vecteurs du récit. Celui-ci navigue dans le quotidien de McCay et y agite des figures mi-familières (ses amis, ses enfants, sa femme) mi-inquiétantes.
Sans dévoiler l'histoire, soulignons l'aspect elliptique de la narration, son approche nébuleuse. C?est un perpétuel collage entre le rêve et le monde, qui porte notre attention sur la forme fusionnelle de l'imagination de McCay. Dans ce deuxième tome, une intrigue se met en place, qui ajoute une perspective de plus à cet ambitieux projet.

Un garçon fragile

En 2001, Chris Ware a reçu le «Guardian first book award » pour son livre Jimmy Corrigan the smartest kid on Earth. C?est la première bande dessinée à être honorée de ce prestigieux prix littéraire. La richesse iconique, le soin apporté aux moindres détails du livre, la profondeur humaine des thèmes abordés expliquent sans peine le choix du jury du Guardian. La traduction française vient de paraître chez Delcourt. L?éditeur s?est conformé aux exigences de Chris Ware, offrant la possibilité aux lecteurs de savourer en français la lecture de ce chef-d'?uvre du 9eme Art.

Jimmy Corrigan présente certaines similitudes avec Little Nemo de Winsor McCay. Son côté «Oldies», son dessin chargé de somptueux détails, témoignent d'une filiation indéniable - Jimmy Corrigan the smartest kid on Earth, version traumatisée de Little Nemo the smartest kid in Slumberland ? - .
On retrouve une même fascination pour l'architecture de l'Exposition Universelle de Chicago en 1893 (clef de lecture que Thierry Smolderen nous a confiée?). C?est une architecture composite, atypique, fantasmatique. Une architecture de façade, plate comme un décor de théâtre. Si vous possédez le livre de Chris Ware, vous constatez qu?il est parsemé de décors à découper et à assembler, subtils et ingénieux joujoux que les plus fous des lecteurs construirons sans doute, quitte à sacrifier leur précieux exemplaire. Dans le récit de Ware comme dans les planches de Nemo, cette architecture n?est pas un motif, elle est un puissant moteur narratif. Elle ajoute une trame constructiviste sur laquelle les deux dessinateurs agissent en la distordant. À un siècle de distance, ils sont tous les deux à la recherche d'une composition inventive de la planche.


Bibliographie

McCay 2 . Les c?urs retournés
Thierry Smolderen et Jean-Philippe Bramanti
Delcourt

Jimmy Corrigan
Chris Ware
Delcourt
Ce livre a reçu l'Alph-Art du meilleur album au festival international d'Angoulême 2003

Little Nemo in Slumberland
Winsor McCay
Zenda (épuisé)

La quatrième dimension
C.H Hinton
Seuil

From Hell
Allan Moore et Eddie Campbell
Delcourt


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