16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusArticle de Jacques Dewitte sur le poète Henri Raynal
\"Ein zum Rühmen Bestellter\" - un préposé à la célébration : cette formule de Rilke (1) m\'a toujours semblé taillée sur mesure : pour Henri Raynal dont la prose poétique est inlassablement vouée à la louange fervente, à \"l\'éloge du Créé (2)\". Elle est portée à la fois par un élan de célébration enthousiaste de ce qui l\'a ému et par une exigence de description fidèle et rigoureuse de ce qui a suscité cette émotion.
Pour paraphraser une phrase célèbre, on peut dire que chez lui, la littérature \"renvoie à une métaphysique\". Mais disant cela, il faut se garder de laisser supposer que celle-ci serait quelque doctrine préexistante dont l\'oeuvre littéraire ne constituerait alors que l\'illustration. Or, il ne s\'agit précisément pas d\'une métaphysique préexistant à la littérature, mais d\'une métaphysique en acte dans la parole poétique elle-même. L\'acte littéraire doit être compris comme étant partie prenante d\'une intrigue métaphysique et cosmique qui, elle-même, n\'est pas close et déjà jouée d\'avance, mais comporte une sorte de béance qui appelle la parole humaine.
Il s\'agit, dans cette métaphysique, de la relation de l\'Un et du Divers (3), mais envisagée d\'une manière dont, à ma connaissance, il n\'existe aucun équivalent exact dans l\'histoire des idées philosophiques et religieuses. C\'est le spectacle du Divers, de la diversité des apparences sensibles, qui émeut à chaque fois Henri Raynal dans une sorte d\'émerveillement originaire toujours renouvelé, et qu\'il se sent appelé à restituer. Mais cette diversité, il la perçoit aussi comme procédant de l\'Un (appelé parfois aussi la Présence ou la Source), comme une \"épiphanie de l\'Un\". A chaque fois, c\'st l\'Un qui se laisse entrevoir en des manifestations pourtant jamais identiques. A la différence de ce qui est supposé dans des spéculations métaphysiques analogues, le Divers n\'est pas considéré comme un simple reflet du Divin (4), et pas davantage comme une déperdition de l\'Un dans son auto-extériorisation, mais bien comme un gain et un enrichissement. Et il ne s\'agit pas non plus d\'un Principe premier qui se perdrait pour se retrouver ensuite, le Divers n\'étant alors qu\'un simple détour entre l\'Un et l\'Un. L\'énigmen qu\'affronte sans cesse Raynal est bien plutôt celle d\'un Principeq qui, quoique \"surabondant\", est susceptible de s\'enrichir encore ; qui, bien loin de se détenir lui-même en une coïncidence première, en une suffisance autarcique, est engagé dans une quête infinie de soi, laquelle appelle par là même le Divers et l\'infinie déclinaison des apparences. Dans cette métaphysique de la Création, l\'essentiel réside donc dans une sorte de choc en retour du Créé sur le Créateur, et dans la \"bonne surprise\", en quelque manière espérée et cependant inattendue, que la Merveille ou le Nouveau constitue pour ce dernier autant que pour les hommes qui en seront les témoins ultérieurs.
L\'une des raisons de l\'intérêt privilégié d\'Henri Raynal pour le vêtement féminin est qu\'à travers lui, il nous est pour ainsi dire donné d\'assister à une reprise en miniature, à l\'échelle humaine, de l\'événement de la Création et de \"l\'épiphanie de l\'Un\" dans le Divers (5). Depuis L\'Oeil magique (1963), nombreux sont les passages de son oeuvre où il a développé une véritable phénoménologie du vêtement (6) d\'une profonde originalité. C\'est en commentant quelques pages toutes récentes de L\'apparence infinie (2001) que je voudrais mettre en évidence une structure temporelle fondamentale de la métaphysique raynalienne, et qui sous-tend cette phénoménologie. Prêter attention, par exemple, au fil des semaines et des mois, écrit Raynal, aux changements de toilettes de la présentatrice d\'une \"rubrique qui figure quotidiennement à la télévision chaque soir à la même heure\", revient à assister à autant \"d\'incarnations successives\" de cette personne. A chaque nouvelle toilette, on est surpris, voir décontenancé ; mais à chaque fois aussi, on est bientôt obligé d\'acquiescer, de se rendre à l\'évidence : elle convient admirablement bien à la présentatrice, s\'avère accordée à sa personnalité (une \"pertinence poétique\" s\'est imposée). Cette convenance n\'est donc pas un simple accord esthétique, mais doit être comprise en un sens cognitif : c\'est à chaque fois notre connaissance qui s\'accroît, qui progresse d\'un cran ou d\'une facette. Nous n\'en finissons pas de découvrir de nouveaux aspects d\'une personne qui, pourtant, nous était déjà familière. La méditation raynalienne oblige à tenir ensemble deux idées ou exigences qui peuvent sembler incompatibles : l\'imprévisibilité et l\'adéquation. La difficulté - mais aussi ce qui permet de résoudre l\'apparente contradiction logique - réside dans une structure temporelle qu\'il faut tente de serrer au plus près, d\'épouser aussi rigoureusement que possible par la pensée, en se gardant d\'en fausser les données et d\'en intervertir les termes - l\'avant et l\'après. Avant : il demeure strictement impossible d\'opérer une extrapolation d\'une toilette à venir à partir de l\'ensemble des toilettes déjà existantes qui se sont succédées et ont pu s\'accumuler dans la mémoire (même un ordinateur qui aurait stocké toutes les informations en serait tout aussi incapable). Après : lorsque l\'invention aura eu lieu, peut s\'établir un lien de convenance avec une identité qui préexiste à l\'acte d\'invention, sans pouvoir pour autant lui servir de mesure ou d\'étalon. Ce hiatus temporel ressort bien d\'un passage où Raynal parle d\'une \"vertu paradoxale (...) de l\'ornement qui convient si bien qu\'on ne songe pas un seul instant à le discuter, qui s\'impose à nous au point de nous persuader d\'emblée qu\'il pouvait difficilement ne pas être (ne pas être tel qu\'il est). Tel est le miracle... : a posteriori seulement, nous sommes admis à déclarer qu\'une liberté (créatrice) a la nécessité pour fruit (7)\". \"A posteriori seulement\" : voilà la formule décisive et le noeud de toute l\'énigme. La nécessité ou l\'évidence n\'apparaît qu\'après coup. Dans la séquence temporelle, c\'est donc, en toute rigueur, l\'invention qui est antérieure au moment de la reconnaissance de la convenance, et qui précède don la constatation d\'une adéquation à ce qui, pourtant, lui préexistait.
La jeune femme non plus (ni même un témoin ou une confidente toute proche comme son habilleuse) ne sait pas exactement \"ce qu\'elle est\" : elle ne détient pas, par devers soi, un savoir préalable de sa propre identité. Nul, et pas même un regard divin absolu, n\'est en mesure d\'accéder à un tel savoir, parce que cette identité n\'a pas le statut d\'une essence pleinement et positivement constituée et qu\'elle est précisément engagée dans une déclinaison infinie où continuent à se révéler des aspects inédits d\'elle-même. C\'est pourquoi Henri Raynal, avec une rigueur d\'analyse qui ne le cède en rien à la phénoménologie d\'un Merleau-Ponty, récuse l\'idée selon laquelle le choix effectué par la jeune femme résulterait d\'une opération intellectuelle par laquelle elle accèderait préalablement à une \"représentation\" claire d\'elle-même, à une \"image de soi\", et effectuerait ensuite une comparaison entre cette représentation et la parure à choisir. Dans une intuition corporelle quasi-immédiate, la jeune femme \"se sent\" et non pas \"se voit\" dans la robe. (Dans la comparaison qui mettrait en regard l\'image de soi et une apparence, c\'est le hiatus temporel qu\'on vient de mettre en évidence qui serait aboli ou escamoté.)
Tirant la leçon de cet exemple, Raynal parle d\'une \"étrange contingence de la nécessité\". Le surgissement du Nouveau est en effet un événement contingent ; il ne résulte d\'aucune nécessité préalable, puisqu\'il aurait pu ne pas avoir lieu. Cependant lorsqu\'il se produit et que s\'impose le sentiment d\'une convenance, alors apparaît aussitôt celui de sa nécessité, que l\'on doit donc caractériser, si paradoxal que cela puisse paraître, comme une \"nécessité contingente\". C\'est le même hiatus temporel que l\'on retrouve dans un autre texte, à propos de la question de savoir si le Nouveau (ou la Merveille) peut être compris comme résultant d\'un manque préalable. Avec la même rigueur d\'analyse, Raynal peut écrire : \"Nul ne l\'avait imaginé - bien que du nouveau nous ayons soif, l\'attendions, d\'un désir vide qui ne préfigure aucun objet, puisque nous ne saurions bien évidemment guider l\'approche de tel nouveau, lequel en conséquence ne nous manque pas (8)\". C\'est une description d\'une grande justesse qui peut s\'appliquer à ce que nous pouvons vivre dans diverses situations : lorsqu\'une \"merveille\" a lieu (et cela vaut aussi bien pour la création artistique que pour la rencontre de quelqu\'un), alors non seulement nous ne concevons plus de pouvoir nous en passer, mais nous avons même de la peine à nous imaginer que nous ayons pu vivre aussi longtemps sans elle. Et pourtant, naguère encore, elle n\'existait pas et il serait inexact de dire que, pendant tout ce temps, elle nous aurait \"manqué\" (ou qu\'elle manquait en un sens absolu) : il n\'y avait pas, quelque part dans l\'Etre, de case vide qui aurait été remplie par la suite. C\'est après coup (dans ce que Bergson appelait le \"mouvement rétrograde du vrai (9)\") que nous transportons vers le passé la représentation d\'un vide préalable qu\'elle serait venue combler. Autrement dit, le Nouveau crée à la fois un manque et ce qui vient le combler ; il fait surgir le désir même de ce qu\'il comble.
Dans l\'émerveillement que cause l\'Inédit, il y a deux étonnements : le premier provoqué par sa nouveauté, le second par la constatation d\'une convenance et d\'une adéquation. Le premier n\'est que la sidération pure d\'un moment éruptif où, assez naturellement, nous sommes pris au dépourvu, déconcertés. C\'est le second qui est véritablement la surprise : que ce qui est aussi inattendu puisse également convenir et s\'imposer comme une évidence, voilà qui a de quoi nous étonner au plus haut point.
L\'événement de l\'apparaître ou de l\'apparition - le surgissement de nouvelles apparences - ne doit pas être compris comme si le Divers pouvait en quelque manière être dérivé ou déduit de l\'Un, et comme si l\'Un pouvait être saisi comme une identité préalable ou une coïncidence à soi. Dans la métaphysique raynalienne, il y a, au sein même de l\'Un, une sorte d\'opacité, voire d\'inquiétude, d\'insatisfaction ou d\'interrogation, qui met en branle l\'infinie déclinaison des apparences, laquelle n\'a pas lieu seulement en quelque événement cosmique archaïque mais pour ainsi dire à chaque instant, et peut se poursuivre jusque dans la manière dont, tel soir, une jeune femme coquette choisit comment elle va paraître en public. Et cette sorte de béance inhérente à l\'Etre ou à l\'Un n\'est pas non plus close ou clôturée dans cette manifestation pourtant superbement accomplie et parachevée, qui nous comble au-delà de toute attente. Il se peut qu\'elle se prolonge et se répercute encore dans l\'acte poétique qui pourra lui succéder et la célébrer, et par exemple dans l\'offrande poétique qu\'Henri Raynal adressera ensuite à celle qui lui a donné la joie de cette parure. A chacun des degrés de cette chaîne de manifestations, on a donc affaire à une alliance de plénitude et de béance, de complétude et d\'insatisfaction. A chaque fois, il y a cette étrange \"Coexistence du Trop et du Pas Assez\".
Jacques Dewitte
(1) Sonnets à Orphée, 1, VII
(2) \"Il faudra que je me décide une jour à fonder un comité de défense des créatures, un syndicat d\'éloge du Créé.\" (Sur toi l\'or de la nuit, p. 34)
(3) C\'est surtout dans L\'Orgueil anonyme que cette métaphysique est exposée de manière claire (ou selon la rigueur propre qu\'exige son caractère énigmatique).
(4) C\'est sans doute ainsi qu\'il faut comprendre son affinité avec la spiritualité des soufis à laquelle il fait parfois allusion : \"Il n\'y a guère que les soufis pour voir dans la Beauté non pas le simple reflet du Divin mais sa pleine manifestation, où il s\'engage. Je dois être soufi.\" (Sur toi l\'or de la nuit, p. 31)
(5) \"Le vêtement féminin est l\'illustration par excellence de la Diversité. Qu\'il y ait du Divers, que le Nouveau toujours sache se faire place, telle est la merveille de ce monde (...). Chacun des aspects d\'une femme, passant de l\'un dans l\'autre de ses vêtements, est épiphanie d\'une présence unique.\" (Ibid., p. 28)
(6) Voir surtout \"Phénoménologie du vêtement\" dans L\'Oeil magique (pp. 134-162), \"Falda\" dans Sur toi l\'or de la nuit (pp. 7-71), Dans le dehors (passim), \"L\'île sans océan\", La Revue du Mauss, n°12, 1998.
(7) \"L\'apparence infinie\", La Revue du Mauss, n°17 (2e semestre 2001), p. 434.
(8) \"Qu\'en faire, de la merveille ?\", Epignosis, n°20, juillet 1989, p. 90
(9) Dans La Pensée et le Mouvant, Introduction (1ere partie).
L\'article de Jacques Dewitte est paru dans revue Poésies 2001 (décembre 2001).
Henri Raynal : critique d\'art et poète né en 1929. Les éditions Fata Morgana rééditent en avril 2004 son roman Aux pieds d\'Omphale.
Autres références sur Henri Raynal signalées par Jacques Dewitte : Revue du Mauss, n°12, 2ème semestre 1998.