16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusUn inédit par l\'auteur des Versets sataniques
En écho à notre sélection des 50 écrivains pour demain, Salman Rushdie revient, en exclusivité pour Lire, sur le rôle de la littérature.
Un papillon bat des ailes en Inde, quelqu\'un sent le souffle sur sa joue à New York. Il y a un raclement de gorge quelque part en Afrique et il s\'ensuit une toux en Californie. Tout ce qui se passe a des répercussions ailleurs. Des livres paraissent dans un monde qui a déjà changé depuis leur remise à l\'imprimerie, ce qui est aussi vrai pour les bébés, ou les maladies. Des livres paraissent et transforment la vie de leur auteur, en bien ou en mal, mais aussi celle des lecteurs, parfois. Plus rarement, certes : en général nous rangeons le livre que nous venons de lire, ou nous l\'envoyons balader, et nous passons à autre chose.
Il arrive cependant qu\'un effet subsiste, ténu mais persistant. Cela s\'explique par l\'intervention, toujours inattendue, toujours imprévisible, de cette rare et insidieuse émotion que l\'on appelle amour. S\'il est possible d\'apprécier un livre que l\'on a lu, de l\'admirer, de le respecter sans que l\'on soit transformé d\'aucune façon par son contenu, l\'amour d\'un livre prend au contraire le lecteur par surprise et vient tout changer, car telle est sa sournoise nature.
Lorsque nous tombons amoureux d\'un livre, celui-ci laisse son essence en nous, telles des retombées radioactives sur un champ cultivé qui ne donnera plus ses récoltes habituelles mais où des plantes inconnues et fantastiques se mettront à pousser. Il y en a peu dans nos existences, de ces livres qui finissent par faire partie de notre vision du monde, à travers lesquelles nous lisons notre propre vie et dont les univers intérieurs et tangibles qu\'ils décrivent finissent par se mêler aux nôtres, deviennent les nôtres.
C\'est ce dont l\'amour est capable, mais non la haine. Détester un livre, c\'est simplement confirmer ce que l\'on sait déjà, ou ce que l\'on croit savoir. Le pouvoir des livres à inspirer aussi bien l\'amour que la haine est la preuve qu\'ils sont en mesure de retoucher le tissu du réel.
L\'écriture nomme le monde. La force de la description ne doit jamais être sous-estimée. La littérature n\'oublie pas ses origines religieuses : certaines des premières évocations de dieux célestes ou marins n\'ont pas seulement été la source d\'un océan de contes et de récits inspirés par elles, elles ont aussi servi de fondations au monde dans lesquelles elles, c\'est-à-dire les mythes, sont nées. Si cela n\'avait été pour les dieux, il y aurait eu peu de sacrifices humains dans l\'ancienne Amérique du Sud ou dans la Grèce antique. Iphigénie n\'aurait pas perdu la vie, Clytemnestre n\'aurait pas ressenti le besoin de tuer Agamemnon et toute la destinée de la maison des Atrides aurait pris un autre cours. Cela aurait été un mal pour l\'histoire du théâtre, sans doute, mais à maints égards un bien pour la famille en question...
L\'écriture, qui a inventé les dieux, a été un jeu auquel ces derniers se sont eux-mêmes adonnés. Ces \"livres saints\" fonctionnent encore de nos jours, ce qui montre que la nature fictive de la fiction, aussi aisément démontrable soit-elle, n\'amoindrit en rien son pouvoir, surtout quand on la décrète vérité. Mais l\'écrit a fini par se séparer des dieux et il a beaucoup perdu de sa puissance dans cette rupture. La prophétie n\'est plus un genre pratiqué, sinon par les futurologues. D\'un autre côté, la futurologie est elle-même une forme de fiction, dont la définition pourrait être l\'art de se tromper sur l\'avenir. Pour le reste d\'entre nous, le sujet d\'étude approprié est l\'être humain. Ne disposant pas de prêtres, nous ne sommes pas en mesure d\'en appeler à quelque arbitre suprême, même si certains d\'entre nous, critiques de profession, s\'octroient volontiers ce rôle.
Malgré tout, la fiction garde parfois le surprenant pouvoir de changer la société. Voici l\'esclave Eliza échappant aux griffes de Simon Legree, voici le cruel directeur d\'école Wackford Squeers confondu, voici Oliver Twist qui redemande du gruau, voici un garçon magicien au front zébré par une cicatrice rapportant les livres à une génération qui avait oublié ce que c\'était... La case de l\'oncle Tom a bouleversé les mentalités vis-à-vis de l\'esclavage, Charles Dickens et ses tableaux de l\'enfance humiliée ont inspiré des réformes législatives et J.K. Rowling a transformé la culture de la jeunesse en amenant des millions de garçons et de filles à attendre avec impatience des romans de huit cent pages qui, contre toute attente, ont remis en vogue les manches à balai vibrants et les internats. Le soir de la première de Mort d\'un commis voyageur, le patron des grands magasins Gimbel avait quitté le théâtre en se jurant de ne pas mettre à la porte son propre Willy Lomans grisonnant...
A l\'âge de l\'hyper-information, la littérature, qui peut aussi être la gazette de l\'humanité, reste porteuse des dernières nouvelles du coeur et de l\'esprit. L\'oeuvre des Czeslaw Milosz, Zbigniew Herbert, Wislawa Szymborska ou Adam Zagajewski a grandement contribué à rendre le reste du monde plus conscient du contexte historique et géographique dans lequel sont apparus ces remarquables poètes, et l\'on pourrait en dire autant de Seamus Heaney, Joseph Brodsky, Derek Walcott... Nuruddin Farah, exilé depuis tant d\'années de son pays, a gardé la Somalie vivante dans son âme, recréant par son écriture une Somalie que la planète aurait peut-être continué à ignorer s\'il n\'avait pas été là.
En provenance de la Chine, du Japon, de Cuba, d\'Iran, la littérature nous apporte de l\'information, ou plutôt le vil métal de l\'information transmué en or de la création artistique, si bien que notre connaissance du monde est à jamais influencée par cette puissante alchimie.
La vieille image de l\'intellectuel dont le rôle social serait de dire ses quatre vérités au pouvoir en place demeure un concept attachant. Les tyrans redoutent toujours la vérité portée par les livres parce qu\'elle n\'a des comptes à rendre à personne, parce qu\'elle est le libre regard que l\'artiste, dans son individualité, pose sur l\'univers. Ils la craignent encore plus pour ce qu\'elle a d\'incomplet, car c\'est seulement en étant lue qu\'elle parvient à son entièreté, de sorte que la vérité du livre diffère légèrement selon la sensibilité de chacun de ses lecteurs.
Telles sont alors les vraies révolutions portées par la littérature : ces ralliements invisibles et spontanés d\'inconnus dans la communion de la lecture, ces infimes mais radicaux bouleversements qui se produisent dans l\'imaginaire de chaque lecteur. Les ennemis de l\'imagination que sont les politburos, les ayatollahs, tous les sicaires des dieux et des potentats, voudraient les écraser, ces révolutions, mais ils n\'y parviennent pas.
L\'auteur lui-même ne peut savoir avec certitude quel impact aura son livre. Tout ce que l\'on peut dire, c\'est que les bons livres produisent des effets sur leurs lecteurs, que certains de ces retentissements sont considérables et tous, heureusement, impossibles à prévoir.
L\'art d\'écrire est un franc-tireur. Tant mieux.
© Salman Rushdie, traduit de l\'anglais par Bernard Cohen, texte paru dans la revue Lire, juin 2005.