16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusÀ quand la publication d'un Lexique des nouveaux termes en usage en milieu journalistique,
et définitivement approuvés depuis le 11 septembre 2001? En attendant, que diriez-vous d'une petite synthèse des équivalences les plus courantes, et qui tiendrait sur un petit panneau à épingler dans sa cuisine? On pourrait même adopter la formule calendrier, qui permettrait, tout en l'effeuillant jour après jour, et saison après saison, de mémoriser quelques nouvelles expressions de base, si utiles à la compréhension du monde actuel.
Le saviez-vous? Une victime américaine est "innocente", et une victime non américaine est "accidentelle". "Massacrer sans compter des citoyens sans défense", présente deux significations absolument distinctes selon l'emplacemnent géographique. Dans un cas, le "Mal incarné porte une atteinte grave à la liberté", et dans l'autre, il s'agit pour le Bien de "libérer une population au nom du droit et de la démocratie". S'il est question d'un embargo de dix ans en Irak, on ne parle plus d'"un million de civils morts, dont la moitié sont des enfants", mais d'"une chose qui en valait la peine" (tournure que nous devons à la secrétaire d'État américaine Madeleine Albright). Dire de quelqu'un qu'il est "pacifiste", c'est absolument dépassé. Pour se faire comprendre, nous avons le choix des armes : "anti-américain", "pro-palestinien" ; "sale pro-arabe" ou "sale arabe" tout court s'utilisent également, le must étant bien sûr "affreux-terroriste-suppôt-de-satan-viens-ici-que-je-t'explose-et-que-Dieu-me-vienne-en-aide". Un ancien employé de la CIA qui se fait pousser la barbe, et à propos de qui nous ne sommes ABSOLUMENT SÛRS que de deux choses, outre son édifiant Curriculum Vitae : primo qu'il présente une étrange ressemblance avec le Iznogood de la bande dessinée, secundo qu'il ne se fait pas prier par les photographes pour poser muni d'une kalachnikov, oui donc, cet ancien collaborateur payé par le gouvernement américain, eh bien maintenant, appelez-le tout simplement "le symbole de cet Islam qui veut la ruine de l'Occident". Un ancien ivrogne devenu bigot mais invariablement inculte, qui s'est fait une spécialité du délit d'initié, ainsi que de la falsification à grande échelle du comptage électoral, c'est aujourd'hui un "Président des États-Unis qui n'est tout de même pas si médiocre, ne forçons pas le trait, enfin!", une formule qui laisse rêveur, et qui fut lancée sur une chaîne française par le rédacteur en chef du Nouvel Observateur, le jour qui a suivi l'inauguration du dernier bombardement de l'Irak par les États-unis - pardon, la dernière "intervention".
Et puis il y a des usages dont on a du mal à déterminer exactemenent l'origine, des mots qui ont l'air de fleurir spontanémment, mais qui une fois lâchés, se transmettent de bouche en bouche, aussi rapidement qu'une vilaine maladie de poumon. Ainsi le lendemain de l'attaque américaine, assistait-on à une résistance "inattendue" de la part des Irakiens. - "Oh, oui, euh, manifestement, les troupes américaines sont confrontées à une résistance tout à fait, euh, inattendue..." - "C'est en effet, euh, inattendu, Claire"...etc. Mais pourquoi diable est-ce si "inattendu" qu'une armée se défende un tant soit peu face à une offensive étrangère? Pauvre Claire Chazal, elle qui s'attendait à une liesse populaire sous un merveilleux déluge de bombes.
Sans doute qu'un habitant de l'Irak, quelle que soit ses préférences politiques, possède une mémoire moins courte qu'un journaliste occidental. Ce qui n'est vraiment pas difficile. Il faut plus qu'un embargo pour rendre une population totalement amnésique. Après la guerre du Golfe, les États-Unis n'ont manifestement pas estimé Saddam Hussein assez monstrueux (bien qu'il ait gazé sa propre population kurde, mais qu'en dire, puisque c'était justement avec le soutien américain...) pour permettre à une rébellion massive des irakiens du Sud d'enfin renverser le régime, ou ne fût-ce que pour empêcher ces derniers de se faire promptement massacrer.
Mais dans la catégorie des termes qui font l'effet d'une traînée de poudre, le pompon revient évidemment à cette formule absolument sidérante de "guerre préventive", qu'ont relayée nombre de journalistes belges et français (avec une mention spéciale pour France Inter), pourtant vaguement méfiants à l'égard de cette entreprise. On en attend avec impatience les formes dérivées, telles qu'"assassinat préventif", "terrorisme préventif", et pourquoi pas "vengeance préventive"? Comment n'y avait-on pas pensé plus tôt ? Peu importe de quoi une guerre peut être préventive, vu que son prétexte ne s'est pas encore manifesté. Et puisqu'on ne lui en donne pas le temps, qui peut affirmer en toute certitude qu'il n'existe pas un bon prétexte de mener cette guerre? En répercutant sans sourciller le lourd contresens que renferme ladite expression, les journalistes font la promotion biaisée, et sans toujours s'en apercevoir, de ce qu'il faudrait tout simplement nommer un assaut terroriste. Et c'est aussi, finalement, donner du poids à ce prétexte invoqué par Bush, à savoir la détention par l'Irak d'armes de destruction massive, fait qui n'a cessé de se démentir à l'épreuve des faits. Gageons qu'en ouverture de la prochaine "guerre préventive", le pouvoir américain se gardera bien de s'empêtrer dans de si misérables alibis, qui par ailleurs ne sont propres qu'à retarder les opérations.
Et comme décidément rien n'est simple, est prévue la catégorie de ces adjectifs "deux en un", forts prisés lorsque la confusion règne, car ils servent à désigner aussi bien une chose que son contraire. Ainsi le journaliste sera toujours dans le bon en parlant d'"humanitaire". Humanitaire, cela veut dire aujourd'hui très basiquement "relatif à la population", et le mot peut servir aussi bien à désigner un programme d'aide matérielle, culturelle, médicale à une population démunie, qu'un pilonage intensif d'écoles, d'hôpitaux, de canalisations d'eau, d'installations électriques, ou que le largage de bombes anti-personnelles, toujours sur cette population démunie. Un bel exemple de guerre humanitaire (eh oui, ça existe) unanimement encouragée par l'ensemble de la communauté internationale, c'est-à-dire à peu près un cinquième de la population mondiale, étant l'action de l'OTAN au Kosovo. Lorsqu'on invoqua les génocides et les charniers pour cautionner une juste intervention au nom d'une saine démocratie, il était bien difficile pour l'observateur de réajuster au vu des faits les chiffres macabres, sans passer aussitôt pour un infâme fasciste défenseur de Milosevic. Or les soi-disants 500.000 Kosovars tués par les Serbes devinrent 100.000, puis 10.000, puis 7.000,...etc. En attendant, l'action de l'OTAN plongea effectivement le pays dans un chaos meurtrier, et incomparablement plus grave que celui qui précéda son arrivée. C'est ainsi qu'une guerre en vient à se justifier, au nom d'atrocités qu'elle-même a provoquées pour la plus grande part. Tandis que ses adversaires se raccrochent désespérément au nombre limité des victimes de départ... Vous avez dit absurde? Du côté de l'intellingentsia française qui ne manque jamais une occasion de s'épancher à sa tribune médiatique, on assista alors à une virulente guerre des mots, à d'impitoyables mises au pilori, c'était un Bernard-Henri Lévy ou je ne sais quel Sollers contre un Régis Debray. Mais que fut ce joli massacre en regard de l'autre qui se jouait "à nos portes", bien réel celui-là?
Bibliographie
- "L'opinion, ça se travaille...". Les médias & les "guerres justes". Du kosovo à l'Afghanistan, Serge Halimi/Dominique Vidal, Contre-feux Agone
- Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Liber-Raisons d'Agir
- L'emprise, Régis Debray, Gallimard/Le débat
- De la propagande. Entretiens avec David Barsamian, Noam Chomsky, Fayard
- De la guerre comme politique étrangère des États-Unis,
Noam Chomsky, Contre-feux Agone
- Guerre à l'Irak. Ce que l'équipe Bush ne dit pas. Entretien avec Scott Ritter ancien inspecteur des Nations Unies, William Rivers Pitt, Le serpent à Plumes
Les droits de l'homme ne sont pas n'importe quelle religion séculière. Ce n'est pas un cargo cult mélanésien, ni le shinto japonais, ni même la religion juive, celle d'Abraham, d'Isaac et Jacob. Ses adeptes ne veulent pas sauver un peuple élu, ni tel ou tel peuple pas élu ; ils veulent tous les hommes sains et saufs, et c'est leur grandeur - qui en fait l'héritier de tout ce que l'espèce a produit de mieux au long des siècles. Or, comme toujours, le poison est dans le remède. Du message nazaréen l'humanitarisme partage l'essence missionnaire, ou expansive, ou expansionniste. Seules les religions à vocation universelle entretiennent des missions outre-mer. La nôtre est la première à posséder les moyens de sa fin (téléphones-satellite, avions gros-porteurs, pick-up tous terrains, missiles téléguidés, couverture onusienne ; et caméras). Le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme furent aussi des religions universelles, mais les voilà coiffés au poteau par une plus complète, une planétaire pour de bon : le colonial absolu. Les moyens à disposition permettent la première catéchèse intégrale, la première conversion générale. La World Company : un roi, une foi, une loi. Congruentes sont l'universalité des droits de l'homme, l'unification des marchés et l'intégration des réseaux. Le système des news est transnational, mais occidental dans sa matrice (A.P., Reuter, A.F.P.) : notre système de valeurs aussi ; et l'agora mondiale. Que les multinationales sponsorisent l'humanitaire, que les humanitaires aient le culte des médias et que les médias fassent l'hagiographie des humanitaires témoigne d'une certaine logique - circulaire - dans l'homogénéisation de l'esprit public. Ces choses, bien sûr, n'ont qu'un temps.
Il y avait eu, au XVIè siècle, le Cujus regio, ejus religio - à chaque prince d'Empire, à chaque cité libre sa religion. Il y eut, avec la guerre froide, le Cujus imperium, ejus religio : au-delà du rideau de fer, la religion de l'histoire et du travail, sous le suzerain d'Orient ; en deçà, celle du droit et du capital, sous celui d'Occident. Nous voici à l'heure d'un Cujus terra, ejus religio : Empire unique, religion unique. Les voies de la providence semblent assez bien balisées. Une hyperpuissance? Un hyperculte! Au début de Byzance, l'Espagnol Prudence, le Virgile chrétien, voyait dans l'Empire romain qui venait de mourir à l'Ouest un instrument de la providence pour préparer toutes les nations à recevoir le Christ. Ce patriote romain était un homme pieux. J'ai entendu, dans un camp de réfugiés albanais, en Macédoine, un missionnaire français faire le même raisonnement sur l'Empire américain : ses autoroutes de l'information, ses porte-avions, ses Awacs frayent partout la voie à la démocratie. Ad augusta per augusta. C'était un croyant, lui aussi, optimiste, mais sans oeillères. De la morgue, des morts, des décombres sur la route? Comme, disait l'archevêque de Burgos en 1936, au début d'une autre autre guerre de reconquête, pour le Christ-roi : "Bénis soient les canons, si dans les brèches qu'ils ouvrent, fleurit l'Évangile." La morale internationale en acte véhicule, elle aussi, l'éternel adage de la foi, "la fin justifie les moyens". Gardons à présent à l'esprit que le cynisme du juste a fait dans l'histoire plus de victimes que celui du Prince, qui calcule au plus près, pondère à vue, et toujours dans un clair-obscur. Ce qu'il y a de redoutable avec les croisés, c'est qu'ils s'enrôlent pour le bien, non pour un moindre mal. Car rien de ce qui sert la cause du bien ne saurait être mal. On peut donc aller au pire sans cas de conscience : jeter une bombe atomique par exemple, ou napalmer à l'aveuglette, de cinq mille mètres. Que sont quelques macchabées de plus ou de moins aujourd'hui, au regard d'une éternité de démocratie et de justice pour demain? L'État de droit, quand il apporte le droit aux barbares, se donne par avance tous les droits. Y compris celui de dévaster l'écologie d'une région entière ou d'affamer un peuple sans images, pour la bonne cause (un million de civils seraient morts en Irak des conséquences de l'embargo). Et de mentir aux braves gens, puisqu'il est dans le vrai.
Régis Debray, L'emprise.