Ranchs et marais

Maylis Daufresne

Les plateaux du Montana : de 1916 à 1946 nous suivons le quotidien de la famille Arbuckle à travers la voix de Blake, un des six enfants de ces propriétaires d'un modeste ranch.
Le travail y est répétitif, ingrat, parfois dangereux ; la nature violente et souvent hostile frappe parfois d'une mort brutale ces hommes et ces femmes qui s'acharnent à rendre la terre féconde.
Cette vie, subtile mélange de rituels et de besognes routinières, est rythmée par quelques disparitions tragiques et assombrie par la personnalité menaçante de Jack, frère du narrateur, qui supporte mal la vie du ranch et fait planer au gré de ses disparitions et de ses réapparitions une sourde angoisse sur toute sa famille.
Rivalités, amours avortées, frères ennemis, trahisons, ambition... comme partout ailleurs, la famille Arbuckle s'aime, se déchire, se divise... comme partout ailleurs, ou presque. Parce que la magie noire du Montana imprègne chaque page de ce très émouvant premier roman pour lui donner ses tonalités uniques (Russell Rowland : Grands espaces).
Voici un autre premier roman étonnant, obsédant, qui nous vient lui aussi des Etats-Unis : Wisconsin, de Mary Relindes Ellis. Le lecteur chemine aux côtés de six personnages, entre 1967 et 2000, habitants du nord Wisconsin, belle terre oubliée peuplée d'ouvriers européens immigrés et d'Indiens ojibwés.
Là, les bois et les marais prédominent. C'est pourtant dans un corps de marines au Vietnam que James, l'un des personnages principaux, ira trouver « refuge », fuyant un père violent et alcoolique. Il laisse pour consigne à son frère cadet: « surtout, ne deviens pas comme moi ».
Naufragé d'une enfance marquée par la brutalité d'un père et la folie douce d'une mère, le petit Bill ne reprendra pied qu'à l'âge adulte, grâce à l'amour de ses voisins privés d'enfants et de sa mère rescapée d'un mariage sordide.
Les personnages prennent la parole tour à tour et nous content leurs chagrins, leurs luttes, parlent de démons et de rédemption. Lyrique et poignant, Wisconsin ne laisse pas indemne, malmène et brutalise, au gré de ces vies torturées qu'il met en scène. Mais esprits et Esprit habitent les forêts, et ont le dernier mot.

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