Deux Afriques

Maylis Daufresne

Aux antipodes, mais toutes deux « africaines », mes récentes lectures m'ont menée de La route de Tassiga d'Antoine Piazza, à La beauté du monde de Michel Le Bris.

Malgré leur approche du continent africain radicalement différent, j'ai savouré avec une même délectation la sécheresse et la sobriété du premier, et la somptuosité des images qui jalonnent le second.

C'est au Niger qu'Antoine Piazza, jeune instituteur volontaire du service national, fut affecté sur un chantier de travaux publics: c'est à Tassiga, « ville sans fleuve, sans vent, sans herbe, la ville plate déposée au creux des mils », que le nouvel instituteur prend possession du mobile home en tôle dans lequel il dispensera des cours aux enfants des expatriés.

Une centaine de ses concitoyens s'y est en effet installée pour 20 mois, durée estimée pour la construction d'une route à travers plantations de mil et d'arachides, aux « confins du monde habité ».
Etrange petit microcosme, planté dans un décor torride et poussiéreux, que nous décrit avec un humour souvent grinçant le narrateur qui fait ses premiers pas en Afrique.

Indifférent à l'exotisme et aux clichés, détaché, ironique, et pourtant plein d'empathie pour certaines figures locales, Antoine Piazza nous brosse un portrait délectable de cette société en miniature, qui tente de se recréer des repères dans un milieu jugé hostile: célibataires endurcis, hommes mariés dont la famille est demeurée en France, vieux « routards » endurcis et épouses en mal de distractions nous valent quelques pages savoureuses.

C'est aussi par son écriture concise, presque sèche, qu'Antoine Piazza réussit à restituer pour nous (et peut-être plus particulièrement pour les lecteurs ayant vécu une expatriation) cette atmosphère si particulière à l'Afrique sahélienne, où tente de vivre tant bien que mal une société blanche fermée sur elle-même.

L'Afrique de Michel Le Bris, ou plutôt le Kenya d'Osa et Martin Johnson, flamboie, épouvante, émerveille... Couple d'aventuriers américains, le destin de ces deux personnages méritait ce roman-fleuve somptueux, qui malgré ses 700 pages n'aborde qu'un bref moment de leur existence, de 1920 à 1923.

Martin Johnson, compagnon de Jack London, engagé à 23 ans comme cuisinier à bord du Snark, a « enlevé » Osa alors qu'elle n'avait que 16 ans. Celle-ci inspira l'héroïne de King Kong: aussi célèbres que Clark Gable et Carole Lombard, ils forment le duo le plus glamour des années folles.

Ce couple mythique devait d'abord parcourir les mers du sud à la recherche des cannibales, puis passer de Bornéo au Kenya, après un séjour new-yorkais en pleine période de prohibition, où le mot d'ordre des chroniqueurs à la mode était de s'amuser sans limite.
C'est au coeur des années folles que fait irruption l'appel du « sauvage », et c'est dans un Kenya fascinant, aux territoires encore inviolés, que Martin et Osa donneront le jour au cinéma animalier. Si l'on croise dans La beauté du monde des personnages aussi légendaires que Scott et Zelda Fitzgerald ou que Denys Finch Hatton et Karen Blixen, c'est la sompuosité des paysages, des rencontres humaines et animales, rendues avec un luxe de détails par Michel Le Bris, qui transportent et font rêver le lecteur.

Tout est là: les couleurs, les bruits, les odeurs. Un éblouissant périple au long cours.

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