Chiens, porc-épic et autres bêtes de romans
Maylis Daufresne
Qu'il est sombre, vénéneux et angoissant, l'Ouest de
François Vallejo!
Dans un château isolé du monde, Lambert, garde-chasse, homme du terroir attaché à ses bêtes, à la vie simple et saine, se confronte jour après jour à son nouveau maître, baron de son état, étrange mélange de candeur et de cruauté.
Par une étonnante maîtrise stylistique, François Vallejo réussit à nous faire entendre les pensées de chacun, sans que l'on détecte vraiment le passage de l'un à l'autre personnage, mais aussi à s'imiscer lui-même dans le récit en s'adressant directement au garde-chasse comme au lecteur (« enfin, vous me comprenez? »).
Cette étrange polyphonie de voix rythme très efficacement le malaise et la peur qui vont crescendo au fur et à mesure que se dévoilent l'étrange personnalité du baron et ses lubies malsaines.
Les chiens, seuls êtres apparemment « muets » du roman, mais tellement omniprésents qu'on devine qu'ils cristallisent les sentiments de leur maître, vont insensiblement guider l'histoire.
Chiens de chasse, forces brutes, êtres d'instinct, élevés pour l'endurance et le combat: le baron les craint, lui qui aime jouir de la souffrance d'autrui comme d'un spectacle mais dont le caractère sournois ne peut s'accorder avec la franche vitalité de ces bêtes.
Ces animaux, de toute évidence doubles symboliques du garde-chasse, auront un rôle crucial dans le dénouement de l'histoire, aussi violent que le laissait présager son déroulement.
L'issue des Mémoires de porc-épic d'
Alain Mabanckou n'est elle pas aussi effrayante que l'aurait peut-être souhaité son auteur. L'invraisemblable et le burlesque l'emportent dans cet ouvrage qui se veut une fable mais n'en possède pas (à mon avis) les attributs narratifs.
Ici le porc-épic est lui-même le conteur de sa propre histoire, qu'il a vécue comme double animal d'un homme malfaisant. Celui-ci accomplissait ses turpitudes par l'intermédiaire de la bête.
En n'adoptant pas franchement le parti du conte, ni celui du roman, Mabanckou ne permet pas au lecteur d'adhérer aux propos de ce porc-épic doué de parole, qui raconte pourtant une bien étrange histoire, toute imprégnée d'Afrique.
(Signalons à propos de cet auteur congolais l'adaptation au Théâtre de Poche à Bruxelles de son précédent roman
Verre cassé, prix Ouest-France Etonnants Voyageurs, prix des 5 Continents de la Francophonie et prix RFO du livre, du 5 au 30 décembre).
Ce sont encore les animaux qui habitent le dernier ouvrage d'
Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde. Nous sommes là d'emblée dans le conte merveilleux, à l'image des contes de Grimm, avec son décor de village frappé de malédiction (dont tous les animaux ont disparu, enlevés par un ogre mystérieux qui hante les nuits des petits enfants), une forêt inextricable, deux jeunes héros intrépides...
Amos Oz nous propose là une jolie fable, sur le thème de l'exclusion car « ceux qui vivent de fantasmes ne sont pas comme tout le monde, et qui n'est pas comme tout le monde attrapera une hennite (terme inventé par l'auteur pour désigner les personnages mis au ban de la société parce qu'atteints d'une étrange maladie qui les fait hennir plutôt que parler), on le fuira comme la peste. »
La hennite, parabole de la haine-ite? Avec une fin en demie-teinte, qui laisse le champ ouvert au lecteur et tout simplement à l'Homme, en général.
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